Ressuscité, de Marion Emonot

L’auteure a choisi d’appeler son livre roman tiré d’une histoire vraie plutôt que témoignage car elle dit avoir « cousu de fil blanc littéraire » certains éléments qui lui manquaient, mais il s’agit bien de l’histoire des Kaazemi, une famille de réfugiés afghans. Elle avait été touchée en entendant leur histoire au journal télévisé : Ils avaient retrouvé leur fils de neuf ans après plus de dix-huit mois alors qu’ils le pensaient mort noyé dans la Méditerranée. Elle enquête sur cette famille et nous livre un passionnant travail journalistique. L’histoire est racontée par la mère en tant que narratrice et commence par sa propre enfance dans l’Afghanistan d’avant l’invasion soviétique, un pays encore heureux où les femmes ne sont pas opprimées, même si la culture sépare les sexes. Le premier drame de son enfance survient lorsque son père est arrêté par les Russes. A quatorze ans, on la marie à un jeune cousin de sa mère, de quatre ans son ainé. Elle s’entend bien avec lui, il est moderne et la respecte. Elle estime avoir eu de la chance. Son mari est enseignant, mais il perd son emploi lors de l’arrivée au pouvoir des talibans. Face à leur dictature et convaincus qu’ils n’ont pas d’avenir chez eux, ils partent pour un premier exil en Iran où ils vivent seize ans et ont 5 enfants. Un permis de séjour non renouvelé et l’espoir d’un changement politique les ramène en Afghanistan. Toutefois la situation se révèle pire qu’avant leur départ, de plus leur fille ainée a seize ans et un vieux voisin veut en faire sa quatrième épouse. Sultan, le père décide d’emmener toute sa famille en Europe pour leur offrir un avenir. On suit leur voyage des montagnes afghanes au nord de l’Allemagne. Le trajet dure près d’un an et demi et surtout un drame les frappe en Turquie : Leur bateau fait naufrage au début de la traversée vers l’Italie et Mahdi, sept ans est porté disparu, ils le recherchent en vain durant des mois avant de se résigner à continuer le voyage.

Ce récit est plein d’émotion, on suit cette famille dans la joie, l’espoir malgré les difficultés, puis le désespoir total après la perte du petit. Ils le cherchent durant neuf mois en Turquie, en vain. La politique d’accueil d’Angela Merkel offre une possibilité de s’établir en Europe et Sultan comprend vite que c’est une chance unique à ne pas laisser passer, il faut donc continuer le voyage malgré le déchirement. La mère est brisée, mais c’est toujours le mari qui décide. Par moment elle regrette d’avoir quitté son pays, même si ses filles n’y avaient aucun avenir et parfois elle est portée par l’espoir de leur offrir une vie meilleure. La détresse de cette famille si durement éprouvée ne peut que nous toucher, elle est évoquée avec sensibilité et pudeur, sans pathos.

Ce livre est un coup de coeur pour moi. J’ai beaucoup aimé le courage et la résilience de cette famille. Le père a perdu son poste d’enseignant à l’arrivée au pouvoir des talibans et depuis il n’a fait qu’enchaîner des petits boulots pénibles et mal payés. Ils se sont adaptés à leur vie en exil, notamment en Iran où ils ont vécu de grandes joies malgré la discrimination. Même si la mère reste discrète, on sent que l’installation en Allemagne n’est pas facile, tout le monde ne les accueille pas aussi généreusement que leurs vieux voisins. J’ai regretté de ne pas en savoir plus sur leur vécu en Europe dans les années suivantes et si les filles avaient pu étudier comme elles le désiraient.

Ce livre donne un visage à ces migrants dont on parle si souvent, mais plutôt comme une statistique : tant de milliers d’Afghans, Syriens et autres sont arrivés en Europe ce mois. Il raconte leur long et dangereux périple, leurs espoirs et l’exploitation dont ils sont victimes de la part des passeurs. On ne peut certes pas accueillir toute la misère du monde, mais on comprend mieux leur refus de rentrer lorsqu’ils sont déboutés de leur demande d’asile si elle est infondée. En ce moment où l’immigration, légale ou non, est un sujet si présent dans l’actualité et le discours politique, cette lecture est indispensable pour voir la question sous un jour plus humain et moins statistique.

Un grand merci à Delphine des Editions Slatkine pour ce coup de coeur dont je recommande chaleureusement la lecture.

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