Le grenier des enfers, de Preston & Child

J’avais lu ce livre à sa sortie en 1997, comme toutes les aventures de Pendergast. Ayant lu toute la série, il en sort environ un par an, j’ai eu envie de relire les deux premiers où le célèbre inspecteur n’est encore qu’un personnage secondaire aux côtés du lieutenant D’Agosta, pour mesurer tout le chemin parcouru par celui qui est devenu le personnage principal de la série, son collègue new yorkais n’en fait plus partie depuis deux ou trois opus, blessé gravement par un tueur fou et sans doute en arrêt de travail prolongé, notre héros préféré a désormais pour partenaire un autre agent du FBI, d’origine indienne.

Ce roman est la suite de Relic, on y retrouve les mêmes personnages, sauf ceux tués par le monstre bien sûr. Un plongeur trouve deux squelettes décapités en repêchant de la drogue dans un égout de New York. L’un d’eux est celui d’un SDF et l’autre celui d’une jeune fille riche disparue deux mois plus tôt. D’ailleurs à en croire ce que Méphisto, chef d’une communauté de SDF en dit à Bill Smithback, de nombreux crimes ont eu lieu dans les sous sols, mais la police ne s’y intéresse guère. Toutefois tout change avec la mort de Pamela Wisher, les autorités sont sur les dents et veulent trouver le tueur dans la journée selon le maire. Toutefois rien n’est si simple, face au squelette déformé, D’Agosta demande son avis à Margo Green, la biologiste du musée. On croyait le Mbuwn mort, mais y en aurait-il un autre qui aurait élu domicile dans les souterrains de la ville ? Pendergast s’en mêle, La police manque de bonnes idées, aussi nos deux héros mènent-ils une enquête parallèle dans les tunnels désaffectés et ne figurant pas sur les plans de la ville, car selon Méphisto, le greniers des enfers, à savoir la ligne Astor, une ligne de métro privée construite à la fin du dix-neuvième siècle pour les plus riches et rapidement abandonnée vu la difficulté à l’entretenir trente étages sous la ville, cette ligne aurait été colonisée par une communauté de monstres sanguinaires, responsable de centaines de meurtres de SDF.

Nous avons tous les ingrédients pour un thriller fantastique, dans les deux sens du terme. Les autorités sont dépassés, une partie des policiers lâches, qui mettent en valeur les quelques courageux. Toutes sortes de marginaux vivent sous la ville, de plus en plus inquiétants à mesure qu’on descend sous terre, les riches se mobilisent dès que leur statut est menacé et n’hésitent pas à s’en prendre aux plus misérables des oubliés du rêve américain. La fable sociale n’est pas loin.

Au niveau de l’ensemble de la saga, Pendergast n’est encore qu’un enquêteur parmi d’autres, même s’il agit à sa guise comme d’habitude. Il se montre déjà rusé et plus malin que les autres, même s’il agit encore main dans la main avec D’Agosta, qu’il tutoie (dans ce seul roman), il prendra sa stature de personnage principal dans le troisième opus, La chambre des curiosités. Laura Hayward apparaît pour la première fois et deviendra un personnage important, finissant par se brouiller avec l’inspecteur du FBI qu’elle accuse d’attirer les ennuis sur D’Agosta avec ses manies de loup solitaire.

Le suspense est très prenant et l’histoire très bien bâtie, les auteurs savent se renouveler en utiliser les mêmes ingrédients, des autorités dépassées, un mélange de science et de fantastique, de l’action incessante, du suspense qui monte crescendo et bien sûr des poursuites en milieux hostiles. Même si l’aspect sociologique n’est qu’ébauché, il est intéressant tout comme la visite des sous sols de la mégapole. Je ne me souvenais plus beaucoup de l’intrigue et j’ai eu grand plaisir à la relire avec un oeil neuf. Je ne suis pas sûre de reprendre toute la série, même si je l’aime beaucoup vu l’immensité de ma pal, qui grandit sans cesse.

Les demoiselles, d’Anne Gaëlle Huon

J’ai découvert ce livre dans le cadre de la lecture commune du printemps sur notre forum, comme il était disponible en Audiolib, j’ai eu encore plus de plaisir à écouter ce roman qui mérite un grand coup de coeur. Je n’avais encore jamais lu cette auteure dont j’ai entendu dire le plus grand bien et je n’ai pas été déçue. Je m’inquiétais du côté feel good, je trouve certains de ces romans franchement gnangnans et je suis peu attirée par ce genre. Heureusement cet ouvrage va bien au-delà de ce genre. J’essaie de lire les quatre livres du trimestre, dans des styles différents. C’est toujours une bonne expérience de s’ouvrir l’esprit en sortant de son ornière favorite. Ce livre est largement le meilleur des quatre. Il est lu de manière magistrale par Marie-Eve Dufresne, qui sait prêtre sa voix et ses émotions aux divers personnages du livre, tant masculin que féminin. Elle excelle même à donner vie à Gédéon, le perroquet grivois.

Rosa a quinze ans en 1923, elle vit dans un village espagnol avec sa soeur adorée de deux ans son ainée et sa grand-mère, elles sont très pauvres . La jeune fille persuade sa soeur de passer l’hiver à Moléon, du côté basque français, elles travailleront dans un atelier d’espadrilles pour gagner de l’argent et se faire un trousseau, elles deviennent donc des hirondelles comme on appelait ces jeunes migrantes. Le passage de la montagne est très difficile et Alma tombe dans un ravin, Rosa est dévastée, mais elle ne peut que continuer. La vie à l’atelier est dure, Sancho le contremaître infâme. Rosa a du talent, elle dessine des espadrilles et apprend le français avec Mademoiselle Thérèse, l’institutrice qui donne des cours du soir. Les autres filles sont jalouses et finissent par exclure Rosa de leur maison. Désespérée, celle-ci se rend chez l’institutrice où habite aussi Colette, une jeune ouvrière française qu’elle apprécie beaucoup. Les demoiselles lui ouvrent leur porte et leur coeur, il y a Mademoiselle Véra, une ancienne cocotte qui s’est retirée, fortune faite, Lupin le majordome noir, Marcel le chauffeur et Bernie la cuisinière. Dans la maison des demoiselles, on se fiche complètement du qu’en dira t’on, on mène une vie à la fois laborieuse et festive. Rosa s’épanouira, sa grand mère est morte et plus rien ne l’attend en Espagne, sa vie se déroulera désormais à Moléon, elle aura son propre atelier d’espadrilles et connaîtra le succès dans le monde entier. Le roman a la forme d’une lettre écrite à Lise, la petite fille de Colette, perdue de vue depuis plus de trente ans à cause de la maladie de sa mère, mais jamais oubliée. Rosa devenue une vieille dame raconte sa vie à la jeune femme, alors âgée de quarante ans.

Ce roman est plein de peps et d’émotion. La vie des femmes était très difficile à l’époque. Leur travail en usine est dur et mal payé, les Français n’aiment pas les Espagnols qu’ils accusent de venir leur retirer le pain de la bouche (on dirait que certains arguments n’ont pas beaucoup évolué en un siècle!). Les hommes règnent sans partage et les femmes libres sont rares, les maris violents, souvent ivrognes et les femmes n’ont qu’à se soumettre à leurs désirs, aux grossesses non désirées. Véra a connu le Paris de la Belle Epoque où elle était l’une des plus célèbres horizontales, les hommes payaient très cher pour une nuit avec elle, mais là aussi, c’est une situation sans avenir. Elles ne seront jamais des femmes respectables. Les demoiselles décident de vivre à leur guise, mais même un homme en avance sur son temps, comme Henri n’accepte pas que son amie Rosa ait couché avec un autre.

La partie historique est vraiment très intéressante et convaincante, sauf la partie sur la guerre. Véra organise des fêtes pour les Allemands pour leur soutirer des renseignements, c’est peu crédible. Vu les évènements survenus lors de l’épuration, on n’aurait certainement pas accepté cette manière de faire. Peu à peu les femmes conquièrent leur indépendance. Rosa ouvre des portes avec son atelier où viennent se réfugier les femmes qui ont besoin d’un port.

La plume de l’auteure est très fluide et agréable, elle sait nous faire vivre la vie de Rosa de l’intérieur, mais aussi celles des femmes de cette époque, elle sait nous transmettre leurs émotions. Ce livre est non seulement intéressant mais aussi touchant. Il n’est jamais lourd, sa plume alerte nous tient en haleine et je pense que Rosa restera longtemps dans nos mémoires.

Un livre coup de coeur que je recommande chaleureusement et pour lequel je remercie vivement Netgalley et Audiolib. C’est rare que les bandeaux sur les livres soient exacts, mais là c’est le cas : Absolument formidable.

Baise-moi, de Virginie Despentes

Un livre sulfureux qui ne m’avait jamais vraiment tentée, rien que le titre m’en dissuadait, mais c’était sans compter sur Audiolib. J’ai vraiment pris goût à ces ouvrages, qui permettent de lire en faisant autre chose, ou dans le train vu que le masque et les lunettes font mauvais ménage. J’ai remarqué que cette forme permet de découvrir des textes que je n’aurais sûrement jamais lus… en plus de ceux que j’ai de toute façon envie de connaître. Celui-ci fait partie de la première catégorie, l’ayant vu sur le catalogue Netgalley, j’ai pensé que l’occasion était trop belle de découvrir ce roman connu. En plus, hier c’était La grève des femmes en Suisse, qui se fête tous les quatorze juin et met le féminisme à l’honneur, bon un féminisme nettement plus politiquement correct et traditionnel.

Ce roman très trash nous raconte le road movie de Manu et Nadine, deux filles paumées et franchement obsédées par le sexe dans sa version la plus crue et la moins ragoutante. Manu vit en colocation avec une autre fille, bien plus classe alors qu’elle se prostitue. Elle n’est pas une call girl, mais une prostituée de bas étage qui a renoncé à toute dignité depuis longtemps, acceptant n’importe quels clients, même violents, tant qu’ils paient. Elle vit dans un quartier défavorisé et fréquente des gens à l’avenant. Un de ses amis, Francis a tué quelqu’un et se cache dans un hôtel, il a une mission à lui confier et elle se rend dans cette ville après avoir tué sa colocataire. Nadine de son côté se promène avec une amie, elles se font violer sauvagement, mais Nadine ne résiste pas, étant indifférente à la situation et jugeant essentiel de ne pas se faire tuer bêtement par des violeurs contrariés. Manu tue un policier et s’enfuit, en chemin, elle rencontre Nadine. Les deux filles se reconnaissent tout de suite et entament un voyage sanglant à travers la France, elles tuent pour le plaisir de nombreuses personnes, boivent et surtout baisent de manière effrénée. Elles sont complètement obsédées par le sexe, ne parlent que de cela avec un langage cru et trash. Elles n’agissent pas pour revendiquer quoi que ce soit ou se venger d’une enfance malheureuse, simplement elles se sentent toute puissantes et jouissent à fond de cette orgie de sang et de sexe. Elles ne se posent pas de question et savent bien qu’elles sont en train de pratiquer la politique de la terre brûlée, il n’y a ni avenir ni retour en arrière possible.

C’est un livre plutôt dérangeant, qui ne met vraiment pas à l’honneur les femmes, ni les humains en général d’ailleurs, on est dans un monde primitif et sanguinaire, bestial à souhait. Les héroïnes ne revendiquent rien et n’ont pas de message à faire passer. Ce ne sont même pas des femmes libérées mais des fauves soumises à leurs plus vils instincts. Elles s’inspirent des modèles masculins les plus violents, mettent la jouissance immédiate et sans limite à la première place de leurs préoccupations. Elles ne se défendent pas et tuent vraiment de manière gratuite, y compris un enfant et sa grand mère.

Même si de nombreuses scènes m’ont rebutée, plus le sexe que la violence, y étant habituée par les nombreux polars que je lis, je ne peux pas dire que j’ai détesté ce livre ou que je l’ai trouvé mauvais. Il est étrange, violent, trash et dérangeant, mais bien écrit dans son genre, j’avais été beaucoup plus choquée lorsqu’on avait lu Henri Miller au lycée, sûrement parce que je ne suis plus une jeune fille naïve. Je ne suis pas sûre d’en lire d’autres de cette auteure sulfureuse, mais j’avoue que je m’attendais à bien pire au vu de la réputation de ce roman.

Merci à Netgalley et Audiolib pour cette découverte, complètement hors de mes habitudes, mais au moins j’aurai une idée sur ce roman polémique.

#Baisemoi #NetGalleyFrance

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, de Luis Sepulveda

J’avais besoin d’un livre traduit de l’espagnol pour terminer le multi défi, et de préférence pas trop long. N’ayant jamais rien lu de Luis Sepulveda, c’était l’occasion rêvée de combler cette lacune et une histoire de chat ne pouvait que me séduire.

Ce petit livre jeunesse est un coup de coeur et je pense qu’il peut plaire autant aux adultes qu’aux jeunes lecteurs. Une jeune mouette se retrouve prise dans une flaque de pétrole après un dégazage sauvage. Elle se sait condamnée et arrive jusqu’au balcon où se prélasse Zorbas, un grand chat noir et gros. Ses maîtres viennent de partir en vacances et il pensait passer deux mois tranquille. Comme il a un coeur d’or il promet à la mouette de s’occuper de son oeuf, puis du poussin et même de lui apprendre à voler. Il part chercher du secours, mais à son retour, la mouette est morte. Voici donc Zorbas devenu maman mouette de substitution. Etant un chat gentleman, il tient parole et avec ses amis les chats du port de Hambourg, ils font au mieux pour élever le petit oiseau.

Les dialogues entre les matous sont savoureux et plein de poésie, ils sont quatre à la personnalité différente, mais qui s’unissent pour venir en aide au poussin. Zorbas, le chat au coeur d’or sait montrer ses griffe quand il le faut face à deux chats voyous ou aux rats qui veulent manger son protégé. C’est un conte plein de tendresse et d’émotion qui parle de tolérance, de protection du plus faible, d’amitié et de fidélité à la parole donnée. Les chats ne savent comment apprendre à voler à la petite mouette, tous leurs efforts sont vains, mais Zorbas demandera son aide à un poète. Ainsi même si les hommes causent majoritairement des désastres, en particulier avec la pollution, certains ont le coeur pur et peuvent entrer exceptionnellement dans le cercle des animaux. Ce texte en apparence tout simple ne peut que nous toucher, c’est un hymne aux valeurs essentielles, trop souvent oubliées de nos jours, une lecture intemporelle. Une illustration laïque de l’hymne à l’amour (1Co 13).

Ce jour qui devait être le dernier, de Christophe Ruaults

Un titre intrigant pour un sympathique polar en deux parties, qui se passe à côté de chez moi dans la région de Pontarlier, mais dans le petite ville fictive de Saint Amand, que je n’ai pas reconnue, à moins qu’il s’agisse en réalité d’un petit village, comme il y en a beaucoup dans la campagne du Doubs, peu importe, j’ai beaucoup aimé les aventures de Jonas Martel.

Ce dernier est employé de mairie dans sa petite ville, il s’occupe de délivrer les passeports et autres documents administratifs. Il a longtemps voulu être écrivain et apprécie son travail routinier qui lui permet de se consacrer à sa passion. Il a écrit douze romans, mais aucun éditeur n’en a voulu, son amie Nadège a fini par le quitter, ce qui lui a enlevé toute envie d’écrire. Il mène un vie très routinière, entre travail, poker et quelques visites à son père. Les deux hommes sont en mauvais termes car Yvan le frère ainé de Jonas s’est tué en montant sur le toit alors qu’il n’avait que treize ans. Son père aimait l’audace d’Yvan et pas du tout le côté froussard du cadet, qu’il tient désormais pour responsable de la chute du garçon. Le chef de service de Jonas déteste tout le monde et notre héros en particulier pour sa beauté physique alors qu’il est lui-même laid et n’a aucun succès avec les femmes. Par une suite de coïncidences malheureuses, plusieurs personnes qui ont une influence toxique sur Jonas meurent dans différents accidents.. Le chef de la gendarmerie de Pontarlier est sûr de tenir un des pires tueurs en série de France, tandis que Laurène collègue de Jonas et amoureuse éconduite lui avoue qu’un prêtre vaudou est à l’oeuvre et que lui seul peut briser la malédiction. Il le prend très mal et lui rit au nez, mais quand Nadège tombe gravement malade, il décide de prendre le taureau par les cornes, de sortir de sa zone de confort et de vaincre ses peurs pour la sauver. Cette première partie est très drôle, une sorte de polar humoristique où un gendarme borné veut absolument plier la réalité à ses désirs, alors que Jonas est plutôt passif.

Dans la deuxième partie, il se lance sur les traces du prêtre vaudou, pour sauver Nadège et finira par se sauver lui-même. Cette partie est écrite dans un autre registre, c’est un magnifique récit de voyage où le héros ira au bout du monde, mais surtout se trouvera lors de cette quête initiatique. Le dernier paragraphe laisse entrevoir une suite, ce qui serait réjouissant.

L’auteur a su conjuguer ces deux genres de manière efficace et très agréable, sa plume est fluide et son livre est surprenant. On peut le lire de différentes manières, comme un polar amusant, ou un livre beaucoup plus profond, nous incitant à réfléchir sur nos motivations et nos limitations. Selon nos convictions, on peut y voir une malédiction, comme Laurène ou une suite de coïncidences malheureuses sans aucun lien entre elles, comme le pense Maxime. Ce dernier personnage est d’ailleurs très intéressant. Il nous pousse aussi à remettre en question nos certitudes, tout comme le chamane, bien loin de l’idée que Jonas s’en faisait. L’intrigue est très bien ficelée et surtout sort des sentiers battus, avec une conception originale du vaudou, loin des stéréotypes.

Le livre dénonce aussi l’hypocrisie du milieu éditorial parisien, qui cherche plus le succès économique que la découverte d’écrivains de talent. L’auteur réfléchit sur le culte de la célébrité et du paraître si important dans notre société. On se demande au bout du compte quelle est la vérité de Jonas.

Un livre assez court mais percutant que j’ai beaucoup aimé. Un grand merci à Netgalley et aux Editions Librinova pour ce roman moins simple qu’il n’y paraît.

#Cejourquidevaitêtreledernier #NetGalleyFrance

22/11/63, de Stephen King

Un des livres que j’emmènerais sur une île déserte. Pour moi le meilleur de Stephen King, même si je suis très loin de les avoir tous lus. On est à des années lumière des premiers romans d’horreur comme Simetière, un autre de mes préférés. Ce roman magistral nous raconte un voyage dans le temps plein de sensibilité et d’émotion. Il peut décourager vu son format impressionnant de plus de mille pages. mais il se lit très facilement, et même en arrivant à la fin on voudrait qu’il continue.

Jake Epping est prof d’anglais dans un lycée, il est très lié avec Al Templeton qui tient un fast food en face de l’école et qui vend de délicieux hamburger à un dollar, grâce à son secret. Seulement il est atteint d’un cancer en phase terminale et ne pourra pas terminer la mission qu’il s’est donné, aussi demande-t’il à son ami Jake de prendre le relais. Son restaurant possède un passage secret au fond de la cave qui débouche en 1958 dans la ville d’autrefois. Là il y a une boucherie où il peut acheter une viande de qualité à un prix dérisoire, mais son but n’est pas seulement de faire du bénéfice. Il veut surtout empêcher l’assassinat de JFK. Même si le temps s’écoule de manière différente et plus rapide dans le passé, il sait qu’il n’aura pas le temps de mener sa mission à bien, aussi demande-t’il à Jake de le remplacer. Celui-ci hésite et commence par faire un petit tour en 1958, il visite le quartier de l’époque, il pense y avoir passé plusieurs jours, mais en fait il rentre chez lui le soir même, le repas du chat n’a même pas eu le temps de sécher au fond de la gamelle. Jake s’enhardit peu à peu et multiplie les voyages dans le temps. Il essaie de corriger quelques injustices pour tester avant de se lancer dans sa grande mission. Mais à chaque passage où il change le passé, l’avenir aussi se modifie un peu, au début de manière imperceptible. Finalement Jake accepte le projet voulu par son ami Al, il profitera des vacances d’été pour essayer de changer l’histoire. Il se rend en 1958 et devient George Amberson, aussi prof d’anglais dans une petite ville du Sud. Il y rencontre l’amour avec Sadie, la bibliothécaire du lycée et se lance sur les traces de JKF et son futur assassin.

Ce roman est très bien documenté, mais ce n’est jamais lourd, bien au contraire. Le voyage dans l’Amérique des années 1950/60 est complètement immersif et passionnant, on a vraiment l’impression d’y être. La vie de George est parfois calme, il est heureux avec Sadie, rencontre ses amis autour d’un barbecue, vit pleinement la vie de cette époque. Parfois elle est trépidante lorsqu’il enquête sur Lee Harvey Oswald et essaie d’empêcher le crime. Parfois certains de ses interlocuteurs comprennent qu’il vient du futur et il doit couper les ponts avec eux. Ce roman est vraiment passionnant, il y a du suspense et de l’émotion. On connaît tous l’histoire, pourtant c’est juste génial d’avoir l’impression d’y assister en direct. Sans compter qu’il s’agit d’une époque mythique qui continue de faire rêver. Dans l’Amérique de ces années-là, le pire côtoyait le meilleur et tous les chemins semblaient s’ouvrir. Outre le côté distrayant de ce livre, il y a toute une réflexion sur le fait de changer le passé. Finalement faut-il vraiment empêcher la mort de ce président charismatique ? Ou prévoir une autre date comme Ellory ?

L’écriture est aussi fluide et addictive. Le texte reflète tout le talent de l’auteur et ne peut que passionner les amateurs de littérature américaine ou des années soixante. Un tout grand roman, aussi magnifique qu’épais.

Le miroir aux revenants, de Nicole Provence

Tout d’abord un grand merci à Babélio et aux Editions Ex-aequo qui m’ont permis de découvrir ce livre jeunesse lors de la dernière opération Masse critique, c’est assez rare que je lise des livres jeunesse et j’ai beaucoup apprécié celui-ci qui m’avait attiré par son titre et sa couverture.

Ophélie, quinze ans et son frère Gary, dix ans emménagent à la campagne dans la maison que leur a légué leur vieille tante Agathe. Leurs parents ont divorcé et la mère peine à joindre les deux bouts seule avec les enfants, le père ayant complètement disparu des radars et ne versant aucune pension. La jeune fille est la narratrice du roman, elle est très fâchée de devoir quitter la grande ville et ses amis, en particulier son grand amour Sébastien. Les premiers jours sont difficiles, les enfants manifestant clairement leur mécontentement, ils trouvent la maison moche et éloignée de tout. Sur la propriété il y a une deuxième petite maison dans laquelle la vieille tante remisait ses affaires en surplus, lorsqu’elle passe devant, Ophélie a l’impression d’entendre son nom. La mère décide d’aller voir ce qui est récupérable avant de mettre le reste à la brocante. Dans le grenier il y a un grand miroir recouvert d’un drap, lorsqu’Ophélie commence à la découvrir, des mots apparaissent dessus lui demandant de jurer le secret ou de quitter la pièce, tandis qu’une voix l’appelle. La jeune fille ne résiste pas et embarque le miroir dans sa chambre. C’est le début d’une grande aventure : Tante Agathe qui ressemble beaucoup à Ophélie et semble avoir le même âge lui demande de l’aide pour prouver que Théo, son ami jardinier n’est pas mort naturellement, mais qu’il a été assassiné deux ans plus tôt car il a vu quelque chose qu’il ne devait pas voir, mais la police ne l’a jamais crue. Voici donc notre héroïne sur la piste de l’assassin. Elle mènera son enquête avec l’aide de trois fantômes, saura faire triompher la justice et redonner le sourire à ses nouveaux amis.

Il s’agit d’un livre jeunesse très bien écrit, avec une langue simple mais belle, ce qui est important pour la littérature jeunesse à mon sens. Les dialogues sont très nombreux et dynamisent l’histoire. Le public visé est celui des adolescents, pour les adultes l’intrigue est un peu trop simpliste, mais ce n’est pas le public cible. Il y a trop de coïncidences invraisemblables, comme le fait de retrouver les preuves deux ans après les faits, grâce aux indications d’un des fantômes, mais ce polar n’est pas destiné aux adultes férus du genre. Toutefois il y a tous les ingrédients pour nous rappeler les lectures de notre jeunesse. L’héroïne est plus futée que le commissaire, vaguement corrompu, comme le veut le genre .

Outre une très sympathique histoire de fantômes assez soft et sans vrai méchant, on trouve les thèmes de l’amitié et de la résilience. Les personnages ont tous vécu des situations difficiles, mais ils trouveront le moyen de les surmonter et de s’ouvrir une nouvelle route pleine d’espoir. Pour cela il faut se faire confiance à soi-même et aux autres, on ne peut avancer qu’ensemble et pas en loup solitaire. Le thème du deuil pathologique est aussi présent, mais grâce au pouvoir qu’Ophélie a de communiquer avec les âmes des morts et des vivants, un père blessé pourra guérir. Les personnages sont tous sympathiques et attachants. Ophélie est à une époque charnière de sa vie, elle réagit d’abord en gamine gâtée, mais grâce à Agathe et à ses rencontres avec les fantômes, elle prendra conscience qu’elle n’est pas si malheureuse et qu’une vie plein d’aventures et de sens l’attend dans cette campagne, si elle veut bien regarder aux autres et essayer de les aider. Un message plein de magie et de poésie qui devrait parler aux jeunes lecteurs, et aussi aux moins jeunes. Les aspects fantastiques du récits sont aussi agréables .

Un bon moment de lecture même si ce n’est pas un coup de coeur, mais je suis sûre que les adolescentes seront séduites par Ophélie et ses amis.

En lieu sûr, de Ryan Gattis

Ce thriller atypique m’a déstabilisée par son style : une langue sèche, proche de l’oralité, beaucoup de termes argotiques et des mots d’espagnol, sans oublier une construction plus proche de la langue parlée qu’écrite, aucune négation etc. Je comprends l’idée de l’auteur, qui est de nous immerger dans la vie des deux personnages issus du ghetto de Los Angeles, je sais bien que des truands ou ex-truands n’utilisent pas l’imparfait du subjonctif ou des alexandrins, mais je n’en demande pas tant. La grande majorité des polars sont bien écrits, du moins avec une langue correcte, et cela ne leur enlève rien, bien au contraire. Les audaces stylistiques existent depuis longtemps, mais elles me rebutent, sans doute de mauvais souvenirs scolaires du Nouveau Roman. Je sais que cela peut sembler le fruit d’un esprit étroit, mais un roman avec une langue hachée et déstructurée comme celui-ci me déplait immédiatement. Je l’ai donc lu sans plaisir et ne le recommande pas, sauf aux amateurs de ces styles particuliers, et je sais qu’il n’en manque pas.

Si la forme m’a immédiatement et totalement déplu, l’histoire est assez originale, même s’il m’a fallu plusieurs chapitres pour comprendre de quoi il retournait. On suit deux personnages, Ghost, ex-drogué devenu serrurier et perceur de coffres-forts pour les agences gouvernementales, et Glasses, le porte-flingue d’un gros trafiquant de drogue, qui sert d’agent double à la DEA car on lui a bloqué ses avoirs. Nous sommes en septembre 2008, au début de la crise des subprimes, l’action se déroule sur moins de trois jours. Ghost est complètement hanté par son passé, il a été toxicomane, sa mère est une prostituée, mais surtout il a réchappé à un cancer seize ans plus tôt. Durant son hospitalisation, il a rencontré Rose, ils se sont aimés à la folie, mais elle n’a pas survécu. Elle lui a légué une cassette audio avec des morceaux de hard rock qu’il écoute en boucle depuis, et surtout la volonté de rester clean. Glasses est marié et a un bébé, il a de l’argent propre sur son compte, mais la DEA le lui a bloqué pour le forcer à travailler pour eux, il vit donc très dangereusement en espionnant son patron, un gros bonnet de la drogue. Ghost apprend que son patron, le père de Rose, est criblé de dettes à cause de la crise, il risque de tout perdre et la petite soeur de Rose ne pourra pas aller à l’université. Il décide de les sauver en volant le contenu d’un des coffres qu’il doit forcer pour le FBI, il doit faire en sorte de se faire prendre ni par les autorités, ni par les trafiquants à qui le contenu appartient. Mais son projet met en danger Glasses, dont le double jeu risque d’apparaître, aussi les deux hommes s’affrontent-ils.

L’auteur nous présente Los Angeles dans une version bien sombre, on est loin des paillettes. Les deux protagonistes sont issus de la communauté mexicaine, version défavorisée et stupéfiant. Ils sont pauvres et survivent plus qu’ils ne vivent. Des évènements personnels et familiaux vont les obliger à se remettre en question et à réfléchir au sens à donner à leur vie, ou à ce qu’il en reste. Les ravages de la crise des subprimes sont en filigrane du roman, avec l’idée que les vrais méchants ne sont pas forcément ceux qu’on croit.

Je n’ai vraiment pas adhéré à ce roman, j’attendais mieux de ce polar américain, genre que j’aime beaucoup d’habitude, mais cette fois la forme a eu raison de ma patience, je l’ai lu jusqu’au bout mais sans plaisir. Merci à Netgalley et aux Editions Fayard pour leur confiance.

#EnLieuSûr #NetGalleyFrance

Les enfants de Hurin, de J.R.R. Tolkien

Ce texte est lu à la perfection par Thierry Janssen, il commence et se termine par des explications sur la genèse de l’oeuvre. Christopher Tolkien a entrepris d’éditer les nombreux brouillons et ébauches de son père, qui a laissé un nombre impressionnant de textes inachevés. Je me doute qu’un comédien professionnel doit savoir lire un texte même compliqué de manière intelligible, mais là le talent du lecteur m’a scotchée. Il sait modifier sa voix pour donner vie aux différents personnages, hommes ou femmes de manière très convaincante, mais en plus il ne s’embrouille pas dans les noms compliqués et le langage elfique choisi par l’auteur. Les introductions historiques sont très intéressantes et apportent un plus à la connaissance de l’oeuvre de Tolkien, dont j’ai lu le célèbre Seigneur des Anneaux il y a bien bien longtemps. Je lis peu de livres de ce registre, mais tant qu’à le faire, autant choisir le maître du genre. J’avais assez peu de souvenir de sa fameuse trilogie et le premier quart d’heure, voire les deux premiers!, j’étais inquiète de découvrir ce récit sans support écrit, ni carte, me sentant engloutie sous un déluge de personnages et de lieux aux noms tous plus étranges les uns que les autres n’évoquant rien de connu. Mais c’était surtout souci de chroniqueuse, comment retenir cette terminologie si particulière ? Peut-être devrais-je chercher les noms des personnages sur Wikipédia pour arriver à faire une chronique sensée ? Ayant entrevu cette solution, j’ai abandonné ce souci pour me concentrer uniquement sur le plaisir d’entendre cette histoire. Elle est différente des romans audio habituels. Elle se présente comme un poème épique et on peut la recevoir comme un vieux conte sorti des âges obscurs que l’on entendrait à la veillée, dans un monde bien éloigné du nôtre, mais un monde perdu qui continue de résonner en nous, le monde des contes que l’on a tous fréquenté et qui hante encore nos mémoires.

Morgoth, une sorte de dieu du mal vit dans sa forteresse, il décide de s’emparer de la Terre du Milieu, bien des millénaires avant Le Seigneur des Anneaux, sur cette terre vivent les hommes, les elfes et les nains, tandis que Morgoth est entouré d’orques et d’un grand dragon plus quelques monstres innommables. Il attaque et remporte la Bataille des Larmes, durant laquelle il tue un grand nombre d’hommes et d’elfes. Il fait prisonnier Hurin, qui le défie. Il le punit en lançant une malédiction sur sa famille : sa femme Morwenn et ses enfants Turin et Niénor ne connaîtront que le malheur, tandis que lui-même survivra pour assister au spectacle prévu par Morgoth. Turin n’a que neuf ans lors de la disparition de son père et sa soeur n’est pas encore née, le pays est ravagé et occupé par les Orientaux, alliés du vainqueur. Morwenn craint pour la vie de l’enfant et l’envoie malgré ses larmes au pays des Elfes où il sera adopté et éduqué par le roi. Mais le malédiction le rend totalement inapte au bonheur, jamais satisfait et très belliqueux. On suit sa vie faite de batailles, d’errance et de mauvaises décisions. Il n’apporte que le malheur autour de lui, trahissant ses alliés et les menant à leur perte. Plus tard sa mère et sa soeur se mettent à sa recherche, mais elles aussi seront frappées par les catastrophes. Turin provoque des hécatombes parmi ses proches, en voulant faire le bien, il n’apporte que le malheur. Il a de nombreuses aventures avec différents compagnons, change de nom comme de chemise pour essayer de commencer une nouvelle vie, mais il est à chaque fois rattrapé par la malédiction.

C’est un conte très sombre et pessimiste, il n’y a aucune lumière. Turin et sa famille semblent pris dans une tragédie grecque. Même si le récit final est le résultat de la compilation d’un grand nombre de brouillons et textes inachevés, la trame a été pensée et commencée durant la première guerre mondiale, ce qui se ressent dans la désespérance absolue de l’intrigue.

C’est un conte très puissant qui fait écho à notre mémoire ancestrale, il est lu de manière magistrale. Le style poétique s’accorde bien avec le récit, les formules anciennes, qui ailleurs pourraient sembler ridicules donnent une grande force au texte. Si l’intrigue est complexe et difficile à résumer, surtout sans support écrit, il vaut la peine de se laisser emporter par cette histoire, comme par un écho venu des fonds des âges et dont le son lointain est encore perceptible. Un grand merci à Netgalley et Audiolib pour cette très belle découverte.

#LesenfantsdeHúrin #NetGalleyFrance

Heresix, de Nicolas Feuz

Je suis toujours réjouie de découvrir un nouveau polar de notre auteur local que j’apprécie beaucoup et une fois de plus je n’ai pas été déçue. Au niveau du style, je trouve qu’il s’améliore à chaque ouvrage et celui-ci est particulièrement bien écrit. Sa plume a gagné en fluidité et abandonné certaines lourdeurs qu’on trouvait dans ses premiers romans auto-édités, même si je reste une grande fan de la superbe trilogie massaï. J’espère la voir un jour rééditée en livre de poche pour permettre au public francophone de la découvrir aussi.

Outre le fait que je ne manquerais pour rien au monde un polar de Nicolas Feuz, j’ai été immédiatement séduite par la couverture qui fait référence à la répression du catharisme et j’étais impatiente de savoir comment ce sujet allait être utilisé dans un polar contemporain. J’aime beaucoup ce type de livres et notre procureur a fait aussi bien que Steve Berry ou Giacometti et Ravenne, donc un polar à ne pas manquer. Toutefois il est très sanglant et les âmes sensibles devraient s’abstenir.

Une boite de nuit appartenant à un parrain de Toulouse est incendiée, toutes les sorties étaient piégées et le bilan est très lourd. Sur le mur une phrase en latin attribuée Armand Amaury, un homme d’Eglise du XIIème siècle, qui dit : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Une petite fille de trois ans se perd sur une plage naturiste et disparaît, les hommes du parrain local commencent aussi à disparaître, ainsi que des touristes. Un tueur semble vouloir rejouer des scènes de la croisade contre les Albigeois, les cathares persécutés au Moyen Age par l’Eglise catholique qui avait bien du souci à se faire pour son monopole. Voilà de quoi occuper deux gendarmettes, Solange et Amélie et un policier, Dominique Roustan, qui vont collaborer pour tirer au clair une bien sombre affaire de vengeance. Les cadavres vont s’entasser et nous aurons droit à un final surprenant, la marque de fabrique de l’auteur.

Il sait nous donner envie de visiter la région de Toulouse, même si je préfère que ses romans se passe en Suisse romande. Les chapitres qui parlent des cathares sont très intéressants et bien mis en perspective dans cette histoire originale dont la thématique n’est pas la religion mais les violences faites aux femmes, un thème malheureusement trop actuel. Comme toujours, j’ai beaucoup apprécié ce road trip meurtrier et bien sanglant et je le recommande vivement… surtout si vous avez prévu de passer vos vacances en Occitanie.

Un grand merci à Delphine des Editions Slatkine pour ce service de presse qui m’a fait passé deux excellentes soirées.