Fantômes de papier, de Julia Haeberlin

Un thriller psychologique très original, qui aurait pu se détacher vraiment du lot, mais s’avère au final assez décevant.

Grace, dont nous n’apprenons le vrai nom qu’à la toute fin du livre, est traumatisée par la disparition de sa soeur, survenue douze ans auparavant, alors qu’elle-même n’avait que douze ans. On n’a jamais retrouvé son corps mais notre héroïne est sûre qu’elle s’est fait assassiner. A partir de ce moment, elle a mené une enquête à l’insu de ses parents et s’est préparée durant des années à traquer et affronter le tueur, elle enquête sur tous les meurtres ou les disparitions inexpliqués survenus au Texas depuis des années, ce qui fait une très longue liste. Elle a contacté des dizaines de témoins et n’est pas toujours bien reçue. Elle a enfin trouvé l’assassin de Rachel, il s’agit de Carl, un photographe connu, qui a été jugé et acquitté pour un des meurtres. Il est atteint d’un début de démence et se trouve dans une institution spécialisée destinée aux fous criminels. Grace se fait passer pour sa fille et propose de l’emmener en vacances, ce que la directrice finit par accepter, elle lui donne dix jours durant lesquels nous suivrons leurs péripéties à travers le Texas. Carl affirme ne se souvenir de rien et Grace se propose de l’emmener sur les lieux de ses supposés crimes pour lui rafraîchir la mémoire dans le but de lui faire avouer l’assassinat de sa soeur et le lieu où elle est inhumée. Rien ne se passe comme elle l’a prévu, Carl semble plus lucide qu’elle ne le pensait, même s’il a des hallucinations, elle lui montre des photos qu’il a réalisées et essaie différentes stratégies, son angoisse est palpable tout au long du livre, mais il n’avoue rien et le livre se conclut sur un dénouement inattendu.

Le personnages de Carl est attachant, on le sent à la fois dangereux et très vulnérable, souvent manipulateur. Au fil du livre on se demande s’il est vraiment malade ou simule seulement. Grace paraît aussi de plus en plus perturbée à mesure que l’intrigue se déroule, finalement la question se pose de savoir si Carl est vraiment un dangereux tueur en série qui a su échapper à la justice durant toutes ces années ou simplement la victime des projections de Grace qui en a fait le coupable idéal. L’idée de départ est excellente et originale, c’est dommage qu’il y ait autant de longueurs, par moment on se perd dans les détails du voyage et ça n’apporte rien à l’intrigue. Si le roman était plus condensé, il y aurait beaucoup gagné.

J’ai bien aimé visiter le Texas avec ces deux personnages, ainsi que le basculement de l’intrigue autour d’eux, on se demande lequel est finalement le plus perturbé et dangereux. Grace est peu sympathique contrairement à Carl, avec son humour noir. Il l’a vite percée à jour et semble en fait mener le jeu, c’est en tout cas lui qui détient la solution avec un dénouement peu banal. Certaines invraisemblances, comme l’attitude d’Andy le policier, nuisent aussi au roman. Il aurait pu être excellent, mais se révèle finalement assez moyen, on va dire une très bonne idée mais pas très bien réalisée. La visite à l’ancienne ferme de Carl est par contre excellente, Grace se fait peur toute seule !

Un grand merci à Netgalley et aux Presses de la cité pour ce thriller qui m’a quand même fait passer un très bon moment, car j’aime tout particulièrement voyager aux USA, surtout en cette période où les déplacements ne peuvent être que virtuels.

Le mythe d’Arthur, d’Hervé Dumont

Etant passionnée par la littérature arthurienne depuis fort longtemps, je ne pouvais pas manquer cet essai, que j’ai lu avec grand plaisir. Il est vraiment très intéressant, il présente le mythe et son évolution au cours du temps. Toutefois il n’est pas d’un abord très facile, on va dire qu’il s’adresse au moins au grand public cultivé.

L’auteur rappelle tout d’abord le contenu originel de la geste arthurienne, qui date de la période celtique et était transmis par des bardes. Cette culture était non écrite et s’est en grande partie perdue, pour ne pas dire en totalité, ceci pour souligner que le culture druidique « reconstituée » et remise à la mode par le New Age n’a pas grand chose à voir avec la vraie culture celte. Arthur a sûrement existé dans la réalité à la fin du cinquième siècle de notre ère, quand les Romains en quitté la Bretagne (en fait l’Angleterre dans notre langage actuel). Il était un chef de guerre qui a fédéré quelques clans autour de son projet de s’opposer aux Saxons qui voulaient étendre leur territoire. Il vivait dans un camp fortifié avec des constructions en bois et absolument pas dans un château magnifique à Camelot. Donc comme son illustre prédécesseur David, le roi Arthur est bien plus grand dans la littérature que dans l’histoire. L’auteur raconte comment on est passé de l’oralité à l’écrit. L’auteur le plus connu est Chrétien de Troyes, mais des chroniqueurs anglais ont parlé d’Arthur depuis le sixième siècle dans des mentions éparses. Toutefois on s’accorde à dire que le trouvère champenois a mis en forme la légende dans son contenu pratiquement définitif. D’autres auteurs l’ont complété, notamment Wolfram von Eschenbach, qui l’a nettement enrichie. Les auteurs qui mettent le mythe par écrit sont chrétiens, il devient donc un mythe chrétien, sans toutefois perdre son origine et son contenu celtique. Il y a une interpénétration des deux univers. Le centre de la geste devient la quête du Graal (la coupe dans laquelle Jésus a institué la première Cène avant sa passion et qui aurait servi à recueillir son sang), la dimension spirituelle est essentielle, tout comme l’amour courtois.D’ailleurs la légende de Tristan et Iseut appartient au cycle arthurien. L’auteur développe tous ces différents aspects de manière passionnante, traitant des amours adultérines des héros, du rôle de Merlin, des fées etc. Je retiens le rôle axial attribué au roi, Arthur est au centre de cet univers mais il semble étonnement passif, il ne participe pas aux exploits de ses paladins, il est le centre d’où tout converge. La table ronde est une image de l’univers, bien plus qu’un symbole d’égalité entre les chevaliers.

Ces développements sont vraiment très complets et passionnants. Toutefois l’auteur continue de parcourir le temps et à l’en croire tout se gâte après Wolfram. La Renaissance donne une image très négative du Moyen âge et le mythe tombe dans l’oubli presque jusqu’au dix-neuvième siècle. La thèse de Dumont est que la culture de masse comme il l’appelle a tout gâché et complètement dénaturé le mythe à mesure qu’elle se déploie jusqu’à nos jours. Il parcourt la littérature, le cinéma et d’autres supports comme les jeux vidéos en vomissant tout son mépris envers cette culture de masse destinée à un public décérébré. Je ne vais pas mettre de citations mais il y en aurait des dizaines qui disent tout le mal qu’il pense des non spécialistes et du grand public. Je n’ai pas du tout aimé cet élitisme, qui me fait donner seulement quatre étoiles à ce livre autrement passionnant. L’auteur cite quelques films américains récents, dont un produit par Steve Munchin, le ministre du budget de Trump, qui semble vraiment aussi inepte que ce que l’on peut attendre d’un tel personnage, par contre certains auteurs comme Jean Markale sont qualifiés de semi lettrés sans accès à la linguistique et à la philologie… je trouve vraiment limite. Et je ne vous parle même pas de Marion Zimmer Bradley, qui serait la prêtresse d’une église fondée par un disciple du « sataniste Crowley« . Tous ces affreux et bien d’autres auraient complètement vidé le mythe arthurien de sa substance. On est bien d’accord que le net a mis pratiquement tout le savoir possible à disposition de tous, mais en pratique, tout le monde n’a pas accès à Chrétien de Troyes dans le texte original. Je suis d’accord avec le fait que la culture celte originelle est perdue et que les succédanés proposés par le courant New Age sont complètement artificiels. Toutefois on ne sait pas comment la population de base percevait ces légendes au Moyen âge, certainement pas comme l’élite lettrée des cours. Il y a toujours eu un fossé entre les détenteurs du savoir et le peuple, autrefois comme aujourd’hui. Ces propos très méprisants ne font qu’alimenter le populisme ambiant, ce qui n’est pas une bonne chose.

On peut évidemment déplorer un appauvrissement de la légende au fil du temps, mais tous les mythes sont réinterprétés selon les besoins de chaque époque. Par exemple, lorsque la Suisse construisait son unité comme nation dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, on a ressorti nos amis les lacustres, des ancêtres communs redécouvert au bon moment ! Le fait que cette légende soit toujours connue et revisitée par le production culturelle contemporaine me paraît plutôt un bon signe de vie, même si le film de Munchin doit être aussi nul que le dit l’auteur.

Tu accoucheras dans l’extase, de Dr Marie Pierre Goumy

Je suis infirmière et ce titre peu conventionnel m’ a sauté aux yeux. J’ai voulu immédiatement en savoir plus.Lors de mon stage en maternité et d’après les récits de mes amies, je n’ai jamais eu l’impression que l’accouchement pouvait être une expérience agréable, malgré la péridurale, mais plutôt des douleurs inévitables que l’on oubliait dans la joie de la rencontre avec le bébé. L’accouchement n’est déjà pas un moment « sans douleur » alors de là y trouver l’extase ou l’orgasme, il fallait que j’en sache davantage.

Marie Pierre Goumy est médecin généraliste et acupuncteur, depuis toujours elle s’intéresse aux médecines parallèles. Lorsqu’elle apprend sa grossesse, elle arrête de travailler pour s’y consacrer entièrement, ainsi qu’à la préparation de son accouchement. Elle suit plusieurs méthodes en même temps, l’acupuncture, le chant prénatal, l’hapotonomie et une méthode psychanalytique qui permet de dépasser les héritages malheureux venus des générations précédentes, y compris celles que l’on n’a pas connues, puisqu’on peut remonter ainsi sur sept générations. Elle raconte en détail toutes ces préparations, puis son accouchement vécu dans la sérénité et l’extase.

La moité du livres est consacré à son récit et la deuxième partie à une présentation approfondie et vraiment très intéressante des différentes méthodes suivies. J’en avais déjà entendu parler et cette approche détaillée m’a beaucoup plu. L’auteure s’intéresse tout particulièrement à la médecine chinoise et explique en détail le système des méridiens. De mon point de vue, la médecine chinoise est une croyance, ou une philosophie comme on voudra, vu que les méridiens sont des canaux énergétiques sans réalité physiologiques quoi qu’en disent les adeptes de cette médecine.

Je trouve très intéressant d’utiliser une croyance pour en dépasser une autre, celle qui dit « Tu accoucheras dans la douleur ». L’auteur affirme avoir rencontré de nombreuses femmes qui ont vécu une expérience similaire à la sienne. Je trouve en tous les cas ce témoignage très touchant et intéressant. Elle parle aussi beaucoup du mythe de la femme sauvage. Notre corps a un savoir intuitif et sait comment accoucher, notre nature animale prend le dessus en nous dans ces circonstances et d’autres du même genre, ce qui me paraît très plausible.

Un grand merci à Netgalley et aux Editions Mama pour cet essai vraiment très intéressant et bien écrit.

l’Inconnu, d’Eric Cherrière

Le prologue du roman donne le ton : Un aristocrate a emmuré les membres de sa famille qui refusaient de se convertir au nouveau régime lors de la Révolution, les condamnant à se dévorer les uns les autres, puis il écrit un livre pour ses descendants intitulé Pourquoi vous êtes là, il est prêt à tout pour survivre. Deux siècles après un de ses descendants, Luc épouse Marie, héritière de la septième fortune de France et sa soeur Aurore s’unit à Chance, fils d’un ami de leur famille. Le double mariage a lieu dans le château des Dragan en présence de trois cents invités parmi les plus riches et plus puissants de France. Jacques Dragan est un politicien très en vue, Régis, père de Marie, un financier milliardaire et Léonard, père de Chance, un policier d’élite. Leurs pères étaient amis depuis la Résistance et les trois familles sont restée très proches. Toutefois, la fête sera gâchée par l’Inconnu, qui se fait passer pour le photographe du mariage et enlève Aurore, qui est enceinte. Chance la retrouve neuf mois plus tard dans le coma et sur le point d’accoucher, elle a été torturée durant sa séquestration dans le but de faire souffrir le foetus.

Chance décide de vivre à la campagne, loin des hommes et de préserver sa fille, qui a hérité du même prénom, ils ont une relation fusionnelle. Mais dix ans après, le cauchemar recommence, l’Inconnu, qui n’a jamais révélé son nom a réussi à s’évader de prison et s’en prend aux enfants, devenus adolescents, des familles présentes lors du mariage. Chance se lance à sa poursuite en compagnie de son père et de sa fille.

Il s’agit d’un thriller très original sur le thème de la lutte des classes. L’inconnu voue une haine féroce aux ultra riches, en particulier aux familles des trois héros et on en comprendra la raison dans le dénouement. C’est un homme ambigu, à la fois sanguinaire et fragile, innocent et coupable, mais certainement pas un Robin des Bois qui lutte pour la justice sociale, il s’agit plutôt d’une vengeance familiale. Les rebondissements s’enchaînent et il n’y a pas de place pour l’ennui dans ce thriller très prenant et réussi.

La relation entre Mademoiselle Chance et son père est au coeur du roman, je la trouve plus malsaine qu’admirable. La petite ne supporte pas d’être éloignée de son père et ne le quitte jamais, elle le suit dans l’enquête et se rend ainsi à la prison de la Santé, dans des commissariats, chez des témoins etc avec Chance. Elle est à la fois une petite fille très fragile et innocente et une enfant-adulte qui assiste aux interrogatoires et comprend certains éléments qu’elle communique à son père qui ne les avait pas vus. Elle joue un rôle important dans cette enquête, ce qui est hautement irréaliste, sauf si le but est d’illustrer les privilèges des puissants qui font vraiment ce qu’ils veulent et évoluent dans un monde complètement différent de celui du commun des mortels, ce qui est aussi une idée forte développée dans le livre. Le choix que la fillette sera amenée à faire pour sauver ses cousines est encore moins vraisemblable.

Le thème de l’innocence, du bien et du mal, est très présent, l’Inconnu réagit en fonction de la maltraitance subie dans son enfance, comme Léonard cause une catastrophe sans le savoir à l’âge de six ans, l’innocence bafouée peut générer le pire et seule Mademoiselle Chance saura y remédier (même si ça n’est pas réaliste!). Les classes populaires ne sont pas épargnées, ni présentées sous leur meilleur jour, ils éprouvent à la fois attirance, admiration et répulsion pour les riches et les puissants. Ils veulent tout connaître des privilégiés et éprouvent une joie malsaine à les voir si cruellement atteints par les crimes perpétrés contre eux. Jacques est un homme politique ambitieux qui ne se soucient guère des attentes et des espoirs des petits. Il n’hésitera pas à utiliser l’image d’une jeune mère, sans savoir quelle bombe à retardement il vient d’allumer. Finalement il n’y aura que des victimes dans ce roman très noir qui dresse un portrait au vitriol de notre époque.

Un thriller très prenant à ne pas manquer. Un grand merci à Netgalley et aux Editions Belfond pour cette découverte.

Chroniques du Choarzh, d’Olivier Le Gal

Tout d’abord, un grand merci à l’auteur de m’avoir envoyé son livre que j’ai lu avec grand plaisir hier soir, j’avais déjà beaucoup aimé ses Nouvelles celtes et je n’ai pas été déçue du tout par son nouveau roman.

Il s’agit d’un livre court, donc difficile d’en faire une longue chronique sans en révéler trop. Le Choarzh est un pays magique caché au coeur d’une forêt, peut-être celle de Brocéliande. Les habitants sont petits (comme des hobbits?) et vivent dans un Moyen âge fantasy. Ils ont des aventures assez classiques dans un tel univers, avec un guerrier qui demande la main de la princesse s’il arrive à combattre un monstre, ou un vieux paysan qui se bat contre des loups et d’autres du même tonneau. Mais il y a une très grande différence avec la fantasy classique style Seigneur des anneaux, ici nous sommes dans l’humour et le décalage. L’auteur prend les standards des contes de fées et les détourne habilement. On rigole à chaque histoire et c’est très rafraichissant. Ce monde a aussi son « Christophe Colomb », qui découvrira New York et notre civilisation en voulant creuser une galerie à l’envers, ce qui est l’occasion de parler de leur monde, habité par l’harmonie, où on ne travaille pas pour le profit, mais pour le bien commun.

Je vous laisse découvrir ces histoires vraiment très sympas et ces personnages attachants, le style est aussi très agréable. On est dans un Moyen âge de type Kaamelott et on passe vraiment un super moment. Mon seul regret est la brièveté de ce roman, j’aurais voulu passer beaucoup plus de temps dans ce pays vraiment sympa, un voyage qui fait du bien en cette période plutôt sombre.

Petit pays, de Gaël Faye

Ce livre était dans ma pal depuis sa sortie en poche, mais vu la quantité accumulée, je n’ai jamais trouvé le temps de le lire même s’il me faisait envie depuis longtemps. J’ai profité du thème du mois sur notre forum pour le sortir de son étagère… et je me demande pourquoi j’ai tant attendu malgré tout le bien que j’en avais entendu dire. Ce roman, largement autobiographique, a reçu de nombreux prix et d’innombrables critiques, la mienne sera donc assez courte, je ne vois pas la nécessité de répéter ce qui a déjà été dit souvent, et mieux que je ne saurais le faire, je vais donc me concentrer sur mon ressenti et les images fortes que j’en garderai.

Gaby a dix ans, il vit vit au Burundi avec sa soeur Ana, sept ans, son père, un Français chef d’entreprise et sa mère, une réfugiée rwandaise exilée depuis plus de trente ans. Ils habitent une belle maison dans une impasse tranquille et sont heureux. Gaby a des copains avec qui jouer, il va à l’école française, tout va bien dans sa vie. Une première fêlure survient lorsque ses parents se séparent, mais il espère que tout va s’arranger, son père fait tout pour protéger ses enfants, notamment de la politique et des conflits, à tel point que Gaby ne verra pas la guerre venir. L’anniversaire de ses onze ans est un des derniers grands moments de bonheur, sa famille a organisé une grande fête de quartier pour lui, une seule ombre planera sur les festivités en la personne de Francis, un « vieux » de treize ans qui est l’ennemi de leur bande et viendra semer la zizanie, jusqu’à ce que le père le chasse. Il y a un coup d’Etat, après des élections libres qui n’ont pas plu à l’armée, tandis que le Rwanda voisin s’enfonce dans le chaos avec le génocide des Tutsis entre avril et juillet 1994, puis la guerre civile éclate au Burundi. La mère de Gaby retrouve toute sa famille massacrée et s’enfonce dans la folie.

On ne peut rester indifférent devant ce livre et ce qu’il raconte, bien sûr on sait bien qu’il y a eu un génocide et que l’Afrique est déchirée par les guerres depuis des décennies, mais ce roman poignant nous fait voir ces évènements autrement, comme si on était pris à partie, ce n’est plus une guerre lointaine, mais on la voit par les yeux de cet enfant dont on partage quelques mois. D’ailleurs, souvent la littérature est plus parlante que les documents historiques, comme par exemple Le journal d’Anne Franck, cité par Gaby lorsqu’il découvre la lecture grâce à sa voisine. Les faits tragiques sont vus par son regard d’enfant très protégé, il ne verra aucun des signes avant-coureurs de la catastrophe, même s’il se souvient avec le recul qu’un jour la peur et la méfiance ont surgi dans l’impasse, personnifiée entre autre par Francis. Gaby refuse de toute ses forces de voir le monde heureux de son enfance s’écrouler et restera aveugle aussi longtemps que possible, mais les faits sont têtus.

Gaby incarne l’innocence sacrifiée, lorsque Francis le menacera de tuer sa soeur et son père s’il refuse de faire ce qu’il lui demande. Il le fera par obligation. Toutefois il n’est pas un ange, avant la guerre, l’épisode du vélo ne le montre pas sous son meilleur jour, mais comme un sale petit métis privilégié sans pitié pour les autres. Sa découverte de la lecture lui permettra de se protéger du quotidien et de s’ouvrir à l’avenir. Malgré les horreurs, la vie continue et Gaby ne manque pas de résilience.

Un livre bouleversant que j’aurais dû lire il y a bien longtemps.

A mort, de JPB

Un grand merci à JPB pour ce nouveau SP et sa confiance renouvelée. Quel plaisir de retrouver Marc, l’avocat aveugle, son assistante Virginie et leur ami policier, Benoît. La série va en se bonifiant et ce cinquième opus est le meilleur que j’aie lu, que seront donc les deux derniers tomes ?

C’est un polar coup de poing et coup de coeur, il est vite lu (cent cinquante pages) et on ne peut le lâcher, il se lit d’une traite. Comme il n’est pas long, impossible d’en faire une longue chronique sans trahir l’histoire, qui va de rebondissement en rebondissement, sans aucun temps mort. Virginie et Marc essaient un nouveau restaurant à Nantes, tout à coup Virginie va aux toilettes et fait un malaise que rien ne laissait présager. Elle est transportée à l’hôpital et Marc reste à son chevet. Elle lui confie avoir reconnu un de ses agresseurs en la personne d’un client qui a dit une phrase anodine. Dix-sept ans auparavant, alors qu’elle était lycéenne à Bordeaux, Virginie a subi une terrible agression dont elle avait refoulé le souvenir pour pouvoir y survivre. Et dans ce restaurant, les paroles de leur voisin de table ont ouvert sa mémoire, elle est submergée par une vague d’émotions et de douleurs qui lui ont fait perdre connaissance. Elle se confie à ses deux amis et à eux trois ils enquêteront pour retrouver les coupables et les traduire en justice.

C’est le plus noir et le plus abouti de la série pour le moment. A travers l’histoire de Virginie, il traite de la violence contre les femmes et des horreurs que les hommes peuvent faire subir à leur prochains. Mais il ne s’agit pas que des hommes, car c’est une femme qui mène le groupe de tortionnaires. Le livre met aussi en avant les ratés de la police, comment des tueurs en série peuvent-ils sévir dans la région bordelaise depuis plus de vingt ans sans être soupçonnés le moins du monde ? Il s’agit de notables, est-ce la seule explication ? Les trois amis devront trouver des preuves recevables pour la justice et non de simples soupçons, ce qui sera difficile si longtemps après les faits.

Le thème de la justice est aussi traité, comment la rendre des années après et avec des procédures qui semblent protéger plus les coupables que les victimes. La fin prête à polémique, même si je comprends les réactions des trois amis. Toutefois, je doute que ce soit très réaliste. Le thème de l’amitié est aussi omniprésent, on a à la fois l’amitié saine et à toute épreuve de nos trois héros, qui se renforce avec cette épreuve vécue par Virginie, opposée à l’amitié malsaine des criminels.

La plume de l’auteur est très agréable, fluide et sans chichi, ce serait absolument parfait s’il n’y avait pas tant de fautes d’orthographe. Un gros coup de coeur qui mérite d’être découvert, comme toute cette série vraiment très prenante.

Survivre, de Vincent Hauuy

Nous sommes en 2035, Florian Starck vit en ermite dans les Alpes depuis quatre ans, suite au décès de sa femme et de sa fille Sandra lors d’une méga tempête qui a tué trente-cinq mille personnes en Floride. Nous sommes dans un monde ravagé par les crises écologiques, sociales, économiques etc, bref un futur qui fait vraiment envie. Florian vit en autarcie avec l’obsession de survivre comme il l’a promis à sa fille, qui continue à vivre dans sa tête, elle est un des personnages du roman. Des hordes de pilleurs sévissent et attaquent une communauté pacifique voisine de chez lui avant de saccager son petit domaine. Cet évènement le pousse à accepter l’offre de sa soeur, ministre de l’intérieur, de rejoindre la DGSE et de se rendre dans l’Idaho pour enquêter sur leur frère Pierrick qui a disparu alors qu’il investiguait sur une société de haute technologie gérée par un milliardaire. Et ça tombe bien, on a besoin d’entraîneurs pour les candidats d’une émission de téléréalité sur le thème de la survie produite par ledit milliardaire. Florian est donc engagé pour coatcher Zoé, une adolescente et la préparer aux épreuves du jeu.

C’est toujours difficile de parler d’un livre que l’on n’a pas aimé. L’action ne manque pas et les rebondissements s’enchaînent, Florian finit par comprendre que le jeu a un tout autre but. La première partie est agréable tant qu’on pense être dans la préparation d’une téléréalité et ça paraît assez réaliste. Toutefois la suite l’est beaucoup moins et on plonge dans le monde de la technologie et des robots, le type de SF que je déteste. J’ai trouvé qu’il y a une différence de qualité entre les deux parties et je n’ai pas du tout aimé la seconde, le thème de la robotique et de l’intelligence artificielle ne m’intéressant pas le moins du monde. De plus ça me semble complètement irréaliste, mais cette impression est peut-être due à mes lacunes en technologie. Si c’est le cas, cette invasion de l’I.A dans nos vies est vraiment effrayante. De plus la proximité avec notre époque m’a dérangée, une telle évolution en quatorze ans semble tout à fait exagérée, avec nonante pour cent de risque que l’humanité se soit éteinte en 2050 et bien sûr remplacée par des robots. On est bien d’accord que le monde est en crise, mais quand même pas à ce point. Ajouté à cela que les personnages sont peu attachants. J’avais une certaine sympathie pour Zoé , mais la conclusion du livre m’en a détournée, quant à Florian qui semble sous l’emprise de sa fille décédée, il est finalement assez insipide.

J’ai entendu dire le plus grand bien de Vincent Hauuy en tant qu’auteur de polars et l’un d’eux est dans ma pal, je le découvrirai avec plaisir. Il y a une enquête dans ce livre aussi, mais finalement c’est vraiment l’aspect SF qui domine, lequel ne m’a pas convaincue du tout, le côté thriller est secondaire.

Tout n’est pas inintéressant dans ce roman. J’ai bien aimé le côté écologie, l’auteur souligne l’importance de préserver l’environnement, du moins ce qu’il en reste, le plus possible et de s’engager dans une agriculture durable. Il y a d’autres solutions que les robots pour nous sauver. Il nous met en garde aussi contre la dégradation sociale et la violence qui menacent d’emporter la société. Ces thèmes sont vraiment très actuels et la pandémie ne fait que les rendre encore plus urgents, vu le nombre de gens qui seront laissés pour compte dans cette crise. Dans le livre il y a aussi une épidémie localisée, due à des bactéries surgies du permafrost après sa fonte et je doute fort que cette menace soit de la science fiction, je ne pense pas qu’on en ait fini avec les pandémies.

Je ressors donc de cette lecture avec un avis mitigé, mais les fans de dystopies y trouveront largement leur compte. Un grand merci à Netgalley et aux Editions Hugo pour cette découverte.

#Survivre #NetGalleyFrance

Les yeux bleus, de Didier Sébastien

Le roman commence en 1986 par un prologue inquiétant qui voit une famille se faire décimer, lors d’un braquage qui a mal tourné, selon l’hypothèse de l’époque, mais le ou les coupables n’ont jamais été attrapés. Jacques Belleville, un gendarme retraité, reprendra l’enquête pour une association d’aide aux victimes en 2015, on suit ses démarches en alternance avec les chapitres qui se passent en 2018. A ce moment-là, le petit Maxime, quatre ans est enlevé dans son jardin où son père l’a laissé jouer seul quelques instants. Ils vivent dans une luxueuse villa sur les hauteurs de Nice. Anthony le père est écrivain, Estelle la mère femme d’affaires, elle travaille avec son père Claude Cerutti, patriarche du clan, richissime et à la réputation contrastée, fréquentant autant la jet-set que la mafia locale, sans toutefois se salir les mains lui-même, son meilleur ami, Jo, se chargeant des basses oeuvres depuis toujours. Claude veut se lancer dans la course à la mairie de Nice et pense tout de suite que l’enlèvement du petit le vise en fait lui personnellement. Il est le patriarche qui règne sur sa famille et Anthony a des relations assez tendues avec lui. Claude trouve que la police ne va pas assez vite et charge Jo de retrouver l’enfant puis de faire le ménage. La plus grande partie du roman raconte ce qui se passe depuis l’enlèvement, qui dure une petite semaine. Claude met les bâtons dans les roues de la police et peu à peu l’image de la famille unie se fissure, jusqu’aux révélations fracassantes du dénouement, lorsque les secrets se dévoilent. Dans ces chapitres c’est Anthony le narrateur et il raconte en détail son ressenti et l’évolution des relations au sein de la famille au fur et à mesure que l’enquête progresse. Lisa, la soeur d’Estelle semble être le commanditaire du rapt, ce que son père ne peut croire, même si la police a des preuves accablantes et qu’elle est placée en garde à vue.

Bien sûr les deux enquêtes se rejoindront. Le premier tiers du roman est assez laborieux et l’action peine à se mettre en place, mais le rythme s’accélère au fil des pages pour devenir très addictif. Il y a quelques invraisemblances mais ce n’est pas vraiment dérangeant. Il y a beaucoup de personnages, mais ils sont bien travaillés et on ne s’y perd pas du tout. Le centre du roman est évidemment Claude, un homme d’affaires riche, puissant et peu scrupuleux, qui sera toutefois rattrapé par son passé. Cet homme ambigu est très intéressant, même s’il n’est pas toujours sympathique. Il me semble d’ailleurs que Nice et sa région ont été secouées par de nombreuses affaires impliquant ce type de personnes dans les années 1980/90. L’écriture est fluide et très agréable malgré quelques coquilles, mais là aussi il y en a trop peu pour que ça soit gênant.

C’est un très bon thriller et l’identité du ravisseur est une vraie surprise, on ne le voit pas du tout venir. D’ailleurs, passée la mise en place de l’histoire un peu lente, on ira de rebondissement en rebondissement pour une finale endiablée. Ce livre a reçu beaucoup de bonnes critiques tout à fait méritées. Un grand merci à Netgalley et à Hugo Publishing pour cette découverte qui m’a fait passé quelques excellentes soirées.

#Lesyeuxbleus #NetGalleyFrance

Le septième cercle, d’André-Joseph Dubois

Un grand merci à Babélio et aux Editions Weyrich pour ce gros livre gagné lors de la dernière Masse critique. Je n’avais pas lu la présentation jusqu’au bout, de plus je coche toujours pas mal de livres étant très curieuse et aimant me laisser surprendre. Je ne sais pourquoi, j’ai choisi ce livre en croyant qu’il s’agissait d’un polar belge du genre Mémé Cornemuse mais j’étais loin du compte. D’abord en le déballant et en découvrant qu’il s’agissait d’un pavé de plus de cinq cent pages, j’étais un peu inquiète, espérant que j’allais l’apprécier, car c’est long pour un livre qu’on n’aime pas, mais je n’ai pas été déçue du tout.

Léon est un tueur, mais pas du tout dans le style burlesque, même si son récit ne manque pas d’humour noir. Il raconte sa vie en seize chapitres, seize jours, à une femme dont on ne sait si elle est journaliste, policière ou quoi que ce soit d’autre, elle ne parle jamais, on sait juste par Léon que certaines choses la font tiquer, tout ce qui n’est pas politiquement correct en fait, et cela ne manque pas dans ce long monologue. Léon est né en 1935 près de Liège, ses parents tiennent une boucherie qui marche bien. Durant la guerre, le père collabore au moins sur le plan économique et soutient Léon Degrelle, un politicien partisan de la collaboration. Il ne sent pas le vent tourner et se fait arrêter en 1944, c’est le début de la catastrophe pour Léon. Il subit les moqueries de ses camarades de classe, sa mère doit travailler à l’usine d’armement de la ville, le père est en prison, sa mère a un amant qui prétend être son parrain et se mêle de son éducation, ils vivent pauvrement. Il passe beaucoup de temps avec Hanna, la fille de Parrain et en tombe amoureux. Le père sort de prison et participe avec son fils et d’autres militants à l’assassinat de Julien Lahaut, un communiste, la scène marquera l’adolescent. Hanna tombe amoureuse du fils de son patron et Léon le frappe, Parrain saute sur l’occasion pour l’envoyer une semaine en France, le temps que l’histoire se tasse. Mais Léon décide de s’engager dans la Légion étrangère, on est en 1953, au début de la guerre d’Algérie. On suit toute la carrière de notre héros, qui sera aussi déserteur, associé dans un bordel de Tunisie, puis mercenaire et tueur professionnel en Afrique, et en Amérique du Sud. Son ami et collègue Lucien, un autre belge de la légion l’entraînera dans ces diverses aventures.

Ce long roman est très bien documenté, nos deux héros fictifs rencontreront de nombreux personnages historiques ou pas, ils nous feront voyager dans des évènements des années 1950 à 1980 aujourd’hui assez oubliés, comme l’assassinat de Patrice Lumumba et de Che Guevarra, la sécession du Katanga ou les dictatures militaires d’Amérique du Sud, soutenues par les USA. Leur grande affaire est la lutte contre le communisme, et tous les moyens sont bons. Ils forment des hommes à la guérilla pour lutter contre les mouvements révolutionnaires et se chargent des basses oeuvres sans état d’âme. Le récit est épique et absolument passionnant, avec une plume magnifique. J’ai beaucoup aimé ce voyage dans la deuxième moitié du vingtième siècle, j’ai souvent pensé aux Mémoires de Jean François Deniau en lisant ce livre, non que ce grand homme soit un assassin, mais parce qu’il parle aussi de certains de ces évènements avec une plume superbe.

Malgré ses mauvaises actions, Léon est un personnage plutôt attachant, qui sera victime de sa femme et de son beau-père nettement plus pourris que lui, et aussi des folies de son ami Lucien. J’ai beaucoup aimé ce livre qui se lit facilement, sans aucune longueur ni temps mort malgré son épaisseur. C’est un passionnant voyage géopolitique sur une époque que l’on a connue (je suis de 1963), à la fois proche et quand même si lointaine. Le monde a bien changé et on peine à se souvenir de la peur du communisme et de l’URSS que l’on pouvait éprouver à l’époque, maintenant que l’ennemi a changé de visage et que la guerre froide est un vieux souvenir. J’ai aimé l’écriture de ce roman historique et surtout son originalité, cette période n’est pas souvent traitée dans la littérature contemporaine et on peut le faire avec plus de recul que les livres de l’époque qui parlaient de ses évènements.