L’herbe des nuits, de Patrick Modiano

Ayant lu la chronique très négative d’une copinaute sur ce livre, je voulais me faire mon propre avis et il s’avère que je ne le partage pas du tout, même si je comprends tout à fait son point de vue, Modiano est un auteur qu’on adore ou qu’on déteste, il ne laisse personne indifférent. Son univers est très particulier et peut sembler énervant, ou donner l’impression qu’il réécrit toujours le même livre.

Je l’ai découvert il y a longtemps avec Rue des boutiques obscures et j’ai succombé à son charme désuet et assez étrange. Ici comme dans d’autres de ses romans, l’enquête est juste un prétexte à une quête d’identité et à des balades mélancoliques dans Paris, y voir un polar expose à passer à côté de l’objectif. Jean, écrivain, se souvient de quelques mois de sa jeunesse en 1966 alors qu’il se promène « par hasard » dans le quartier de Montparnasse où il n’est pas revenu depuis longtemps. Il a un carnet noir dans lequel il a pris des notes à cette époque. Il était amoureux de Dannie, une femme très mystérieuse qui fréquentait des personnages louches à l’Unic Hôtel, un petit établissement du quartier. Peu à peu à travers des souvenirs disparates, le portrait de la jeune femme s’ébauche, de manière floue. Elle se fait envoyer son courrier en poste restante, fréquente clandestinement des appartements parisiens ou une maison de campagne à cent kilomètres de la capitale, un des habitués de l’hôtel révèle à Jean qu’elle vit sous une fausse identité, elle semble être d’ailleurs toujours sur le qui-vive et finit par disparaître pour de bon en laissant une lettre à Jean. Celui-ci sera interrogé par un policier, mais il ne sait rien.

Il y a peu d’action, on ne saura jamais ce qu’est devenue Dannie, son lien avec un meurtre aussi mystérieux que le reste, mais ce n’est pas grave, vu que l’intrigue est surtout un prétexte à une quête d’identité et à des rêveries mêlant passé et présent, comme dans tous les romans de l’auteur que je connais (je n’ai pas tout lu!). Les époques se chevauchent, le présent, les années 1960 et aussi le dix-neuvième siècle, puisque Jean écrit un livre sur la maîtresse de Baudelaire, on entend le bruit des sabots des chevaux tandis que les voitures roulent devant la gare Montparnasse, il croisera même cette femme dans une librairie. C’est surtout une recherche du Paris des années soixante et de son évolution. L’auteur se souvient des bâtiments de cette époque où aucun gratte-ciel ne défigurait le paysage. Il nous entraîne dans ses rêveries, les nôtres se superposent aux siennes, comme en écho. Il y a très longtemps que je ne suis pas retournée à Paris, mais je raffole de ces évocations d’une ville disparue depuis tant de décennies.

Habituellement Modiano nous entraîne dans les années quarante ou l’immédiat après-guerre, mais cette promenade vingt ans plus tard m’a également enchantée, on y trouve quelques allusions à cette triste période avec l’assassinat de la patronne d’un petit bistrot, ainsi qu’à son roman phare. Là aussi, le narrateur entend des voix perdues dans le temps en composant un numéro de téléphone de l’époque qui n’existe évidemment plus. Le tout compose une sorte de tableau impressionniste, on peut y voir une image sublime comme les Nymphéas, ou juste des taches de couleur qui ne font pas sens et sont très vite dérangeantes . Personnellement j’aime être entraînée dans ce tourbillon de rêveries et de saisons conjuguant passé et présent, mais je comprends aussi les lecteurs qui ont l’impression de lire toujours le même livre. Il ne faut pas y chercher une réalité mais un rêve dans lequel l’auteur se cherche et nous interroge, car Jean, c’est bien lui, son « vrai » prénom étant Jean Patrick, il reconnaît l’avoir modifié dans ce roman, mais je crois qu’il est toujours le héros de ses romans qui forment une étrange et envoûtante musique.

Soudain, seuls, d’Isabelle Autissier

Je connaissais Isabelle Autissier comme navigatrice, mais pas comme auteure. Je l’ai découverte par ce livre audio magnifiquement lu par Elisabeth Ventura. Elle sait nous transmettre à merveille les émotions des personnages ainsi que la beauté âpre de ces paysages inhospitaliers. Les chapitres sont séparés par une musique adaptée et des bruits de mer qui nous mettent encore plus dans l’ambiance, je pense d’ailleurs que ce livre est plus agréable à écouter qu’à lire, j’ai vraiment aimé ce moment passé sur cette île du bout du monde.

Le roman est divisé en deux parties, la deuxième est nettement moins intéressante et plus convenue que la première, je vous la laisse découvrir. Ludovic et Louise sont un couple de trentenaires parisiens qui ont une excellente situation. Lui est un enfant gâté à qui la vie a toujours souri, extraverti et passionné de voile, tandis que sa compagne est effacée, se sent insignifiante depuis toujours, sauf lorsqu’elle fait de l’alpinisme. Il rêve d’aventure et réussit difficilement à persuader Louise de partir faire un tour du monde en voilier pour rompre avec la routine du quotidien. Ayant peur de le perdre, elle accepte avec réticence, le début du voyage se passe bien, ils visitent des endroits peu touristiques et sont très heureux. Ils décident ensuite de faire escale sur l’île de Stomness, une réserve naturelle et ancienne station baleinière interdite au tourisme. Ils veulent voir un lac asséché, le temps devient menaçant, Ludovic refuse d’entendre la voix de la raison et de retourner au bateau. La météo se gâte vraiment et ils se réfugient dans les ruines de la station en attendant la fin de la tempête. Seulement, le lendemain, leur voilier a disparu, les voilà seuls et complètement démunis loin de toute civilisation, sans téléphone satellite ni baaise de détresse, il vont devoir organiser leur survie dans un cadre qui n’a rien, mais alors vraiment rien d’enchanteur.

Cette première partie raconte leur installation, ils doivent s’adapter pour survivre dans une nature hostile. Ils se rendent vite compte que leur vie de citadins aisés et insouciants ne les préparent pas du tout à cette épreuve, il n’y a pratiquement pas de plantes, ils n’ont que des manchots et quelques otaries comme repas. Comment survivre dans le dénuement absolu, la faim, le froid et surtout comment gérer l’espoir et la vie de couple ? Ils n’y résisteront pas de la même façon, au bout de quelques mois la question se résume à la simple survie. Il faut faire des choix et l’éthique de la vie courante n’est plus de mise.

Je trouve le personnage de Louise très attachant, bien plus que Ludovic qui sera tout au long de l’aventure un irresponsable qui ne veut pas assumer ses torts, il continue de se comporter en enfant gâté, ce qui n’est pas très compatible avec sa situation. Louise le portera à bout de bras tant qu’elle le pourra sans mettre sa propre survie en danger, elle essaie de mettre en place des rituels, entretiendra l’espoir en proposant de réparer la baleinière, même si ils n’y arrivent pas. Elle essayera surtout d’avoir de l’espoir pour deux, jusqu’au moment où se pose un dilemme.

Les paysages sont magnifiquement décrits, dans un style épuré et fluide. Il y a aussi un important message écologique, les hommes ont complètement saccagé cet environnement protégé par leur volonté effrénée de profit depuis le début du dix-neuvième siècle. La thématique essentielle est la relation face à l’autre et à soi-même dans des conditions extrêmes ainsi que le deuil et comment le gérer. Je comprends tout à fait le choix final de Louise, je suis sûre qu’à sa place, je n’aurais pas fait preuve de tant de patience face à un compagnon complètement irresponsable. Le mythe du retour à la nature, qui fait tant rêver les citadins est mis à mal, nous ne sommes plus du tout aptes, comme nos lointains ancêtres à vivre dans un environnement hostile, finalement nous aimons surtout la nature que l’on croit avoir domptée, une sorte de nature à la Rousseau, mais nous ne sommes plus rien loin de notre civilisation.

Une fois de plus, une magnifique découverte grâce à Netgalley et Audiolib que je remercie.

#Soudainseuls #NetGalleyFrance

La porte interdite, de Dean Koontz

Tout d’abord, un grand merci à Mylène de L’Archipel pour ce thriller et sa confiance renouvelée. J’avais un fort doute à demander ce livre après la déception causée par le tome 3 de la saga, mais finalement la curiosité a été la plus forte car je pensais qu’il s’agissait de la fin de l’histoire. Malheureusement ce n’est pas le cas, j’espère m’en souvenir et ne pas vouloir encore lire la suite de cette série bien indigeste.

Ce volume raconte trois jour de la vie de Jane, toujours pourchassée à travers la Californie et le Texas par lesTechno-Arcadiens, une organisation secrète qui a infiltré tous les rouages de l’Etat et veut asservir la population grâce à un mécanisme de contrôle du cerveau. Jane essaie de récupérer son fils Travis, caché par un jeune homme autiste, tandis que ses ennemis veulent absolument s’emparer de ses beaux-parents.

Cet opus est vraiment navrant, entre les répétitions, les méchants tellement stupides que c’en est totalement invraisemblable, les gentils ne sont pas mieux. J’avais déjà trouvé le tome 3 assez indigent, mais là on est carrément dans une caricature. De plus l’intrigue n’avance pas, c’est juste une suite de rebondissements sans intérêts, de violence gratuite, à tel point qu’on n’est même pas pris dans l’histoire, on attend juste d’en avoir fini. L’intrigue est de plus en plus diluée dans des rebondissements grotesques, j’avais déjà l’impression que le tome 3 servait à rallonger la sauce, mais à force ça devient de l’eau sale.

L’idée de cette dystopie n’est pas mauvaise du tout et elle aurait vraiment pu être réussie si elle s’était concentrée sur un, voire maximum deux volumes, mais là on est est au quatrième, près de deux mille pages et on n’en voit pas le bout. Je sais que les livres de Koontz se vendent très bien aux USA et je suppose que ce lamentable feuilleton est surtout une opération commerciale très juteuse pour l’auteur. Il y a de nombreux auteurs mauvais genres américains qui gagnent des fortunes, comme Stephen King ou James Patterson, ce n’est pas le problème, pour autant que leur production présente de l’intérêt, mais cette série, qui semblait prometteuse après le premier tome, se termine en eau de boudin.

D’autres avis sont nettement plus positifs, mais j’ai lu tellement de meilleurs thrillers ou de meilleures dystopies que je trouve ce quatrième tome caricatural à l’extrême et sans intérêt pour moi, j’espère m’en souvenir lors de la parution du prochain (et dernier ?) opus.

#LaPorteInterdite #NetGalleyFrance

Mathilde et ses mitaines, de Tristan Bernard

Encore une magnifique découverte en livre audio. J’avais déjà beaucoup aimé Aux abois du même auteur. Cet étonnant polar est lu de manière très agréable et vivante par Françoise Méribel, qui sait donner corps aux différents personnages, passant sans problème de la douce Rose à Mathilde, qui n’a rien d’une nunuche fragile, idem pour les deux personnages masculins, Firmin et l’inspecteur Gourgeot. J’ai de nouveau passé un excellent moment grâce à ce livre, l’écoute permettant un autre rapport au texte que la lecture. J’ai tout aimé dans ce livre du début du vingtième siècle.

Firmin est un jeune étudiant de Vesoul, monté à Paris pour faire son droit. Il loue une chambre dans un hôtel de Belleville, un quartier plutôt mal famé. Etant très craintif, il ne sort pratiquement jamais le soir sauf obligation impérieuse, et c’est le cas ce jour-là. Lors de son retour tardif, il est effrayé par une bande d’apaches et regagne son logis précipitamment, à peine arrivé il entend un cri de femme. N’écoutant que son esprit chevaleresque, il descend la secourir, la trouve inconsciente sur la place et la ramène chez lui. Il succombe immédiatement à ses charmes, mais n’ose lui demander à la revoir lorsqu’elle insiste pour rentrer chez elle. Ne sachant comment la retrouver, il va demander son aide à un ami de ses parents, l’inspecteur Gourgeot de la sureté. Celui-ci délègue la tâche à son épouse Mathilde, sa très efficace assistante. Et voici nos deux héros sur la piste d’une bande de criminels dans le Paris disparu de 1900.

J’ai beaucoup aimé ce polar d’autrefois, qui nous change complètement de la littérature policière contemporaine, il s’agit évidement d’une enquête basée sur la déduction, l’auteur se moque même allégrement des débuts balbutiants de la police scientifique, affirmant par exemple que la recherche de trace de pas ou de roue ne sert à rien. On est complètement dépaysé dans ce Paris d’autrefois, avec ses fiacres et ses apaches, mais aussi quelques taxis-autos et métros, il nous parle de métiers improbables, comme ce vieux gardien de chantier. Ce livre date de 1912, donc il est contemporain de son intrigue et cette immersion dans le passé m a enchantée. Le vocabulaire est savoureux et les tournures très recherchées, sans oublier l’humour légendaire de l’auteur.

Ce roman est très en avance sur son temps par son personnage principal. Mathilde n’est certes pas inspectrice en titre, mais c’est elle qui mène l’enquête, même si son mari essaie de se donner le beau rôle et minimise avec tendresse celui de sa femme. Ils sont très amoureux à leur manière, Mathilde a l’apparence d’une paysanne fruste du Morvan, mais dès qu’elle se transforme en détective, ce n’est plus la même femme. Cette vision féministe était en avance sur son temps, même si Mathilde n’est pas complètement émancipée, c’est elle qui mène la danse.

Tristan Bernard se moque aussi de Sherlock Holmes, mais son ironie est mordante sur la société de son époque où laisser les puissants à l’abri du scandale est plus important que faire triompher la justice et la vérité. L’affaire est résolue sans éclabousser les hautes sphères, tout en laissant croire que Rose est bien la pauvre ingénue qu’elle n’est pas du tout dans la réalité. L’intrigue est très bien ficelée, avec de nombreux rebondissements, très peu de violence et beaucoup d’humour.

Un grand merci à Netgalley et Voolume de m’avoir fait découvrir cette pépite qui mérite vraiment de sortir de l’oubli et qui nous transporte dans un monde disparu mais pas si lointain, un coup de coeur pour moi.

#Mathildeetsesmitaines #NetGalleyFrance

Les possibles, de Virginie Grimaldi

Je ne cours pas après les livres feel good, mais comme j’aime beaucoup les livres audio, je me suis dit que c’était l’occasion de découvrir cette auteure à succès. Ce roman est lu de manière agréable mais assez plate par Audrey Sourdive, c’est à dire de manière moins nuancée que d’autres lecteurs de cette collection, même si on suit parfaitement les changements de personnages et de points de vue. Toutefois cette manière de faire s’accorde bien avec le contenu du texte.

Julianne a une vie bien organisée d’où la passion est absente, elle aime le calme et habite un lotissement de cent maisons identiques avec son mari Gaëtan et son fils Charly, sept ans. Son père Jean est fantasque et foncièrement égoïste depuis toujours, passionné de rock et d’Indiens. Il a mis accidentellement le feu à sa maison et en attendant la reconstruction, elle ne peut faire autrement que de lui proposer de s’installer dans la chambre d’amis, même s’ils ne se parlent plus depuis près d’un an. Jean ne tarde pas à perturber le quotidien sans histoire de la famille avec ses lubies et son conflit avec M.Colin le voisin grincheux. Au bout d’un certain temps, Julianne comprend que son père est encore plus original et bizarre que normalement, peu à peu elle se rend compte qu’il commence à perdre la tête. S’en suit une période d’examens et de prise de conscience des deux filles de Jean et le début d’un deuil blanc.

Le style de l’auteur est très lisse et facile, plutôt agréable, l’humour ne manque pas, en particulier dans les divers subterfuges que Jean emploie pour chasser les merles (imaginaires) du cerisier, c’est même parfois franchement hilarant, comme lorsqu’il suspend une poupée gonflable dans les branches en guise d’épouvantail, ou lors des joutes verbales avec son ex-femme. Un point est original, c’est la structure du livre, qui suit le schéma du deuil d’Elisabeth Kubler Ross, les parties portent chacune le nom d’une de ces étapes : Déni, colère, marchandage, dépression et acceptation, la sixième partie étant les possibles, qui donnent le titre du livre. Ce schéma est très bien trouvé, vu que le livre décrit un deuil blanc, comme on en connaît avec les maladies dégénératives de type Alzheimer.

En dehors de cela, j’ai trouvé ce livre très convenu et manquant de profondeur. Jean est atteint de démence vasculaire, ce qui fait partie des démences comme son nom l’indique. Les troubles sont très semblables et ce sujet est très souvent traités en ce moment. J’ai préféré Tout le bleu du ciel et Le tourbillon de la vie qui m’ont bien plus touchée, je trouve que le roman de Virginie Grimaldi reste en surface, les personnages sont hyper stéréotypés et finalement pas très attachants. Charly est atteint d’un de ces nombreux troubles en dys, si à la mode en ce moment, on se demande même si des enfants sans problème existent encore et quel avenir cela réserve. En l’occurrence le trouble de Charly n’ajoute rien à l’histoire, sinon peut-être un effet de mode. Sa mère le reprend quand il dit qu’on l’a moqué à l’école, affirmant qu’on doit dire « on s’est moqué de moi », alors que la formule du petit est parfaitement correcte et relève du langage soutenu et non d’une faute de grammaire. Le road trip sur la mythique route soixante-six est tout aussi convenu et sans surprise, quand au final lors de la fête indienne c’est juste invraisemblable.

Je ne dis pas que ce livre est mauvais, mais je pense que son potentiel n’est pas complètement exploité, ce qui donne un roman agréable, vite lu et tout aussi vite oublié. A la lecture de ce seul ouvrage, je ne comprend pas le succès phénoménal de cette auteure, sauf en terme de littérature commerciale vite consommée.

Merci à Netgalley et Audiolib pour leur confiance

#LesPossibles #NetGalleyFrance

Trois, de Valérie Perrin

J’aurais dû écouter ce livre et non le lire, toutefois, je n’avais pas compris qu’il ne suffit pas d’avoir le livre dans son application. Comme pour les livres non audio, il faut les télécharger…. donc je me suis retrouvée piégée par la date d’archivage que je n’avais pas vue venir. Qu’à cela ne tienne, j’ai emprunté le livre à une collègue et je l’ai lu en version papier. C’est dommage car je suis sûre que ce roman se prête très bien à une lecture audio, mais bon je suis prévenue et je me suis dépêché de télécharger mes autres livres audio, heureusement toujours disponibles.

Je n’avais encore jamais rien lu de cette auteure et c’était l’occasion de découvrir sa plume si réputée. J’ai beaucoup aimé ce livre mais ce n’est pas un coup de coeur, je l’ai trouvé parfois long et la grande révélation de l’histoire survient à plus des deux tiers. Durant quatre cent pages, je me suis demandé qui était Virginie la narratrice qui semblait avoir si bien connu les trois héros mais ne faisait pas partie de la bande. Il y a de nombreuses références culturelles et musicales, mais j’ai treize ans de plus que les héros du livre, et treize ans quand on est enfant ou adolescent c’est un gouffre, donc ce n’est pas ma génération et ces références n’ont pas résonné en moi. En 1986, quand ces trois enfants se rencontrent à l’école primaire, je travaillais déjà comme infirmière et je suis passée à côté de ce qui a fait leur enfance.

Adrien, Nina et Etienne se rencontrent dans la cour de l’école à la fin du primaire, ils ont dix ans et se reconnaissent au premier regard. Ils seront désormais amis à la vie et à la mort. Nous les suivons depuis leur dix ans durant plus de trois décennies. Ils partagent une amitié qui semble indéfectible, pourtant, sans surprise, la vie va les séparer peu à peu. Ils partagent tout jusqu’au bac, du moins le croient-ils, mais Adrien a un secret. De dix à dix-huit ans, ils mènent une vie heureuse, mais l’été du bac marquera la fin de leur enfance. Depuis toujours, ils rêvent de poursuivre leurs études à Paris, ce qu’ils feront en septembre. Sauf qu’en août le grand-père de Nina, facteur,se fait renverser par un chauffard et tous leurs rêves s’écroulent. Nina s’effondre et sa relation avec le fils du patron de son job d’été devient sérieuse, ils se marient l’année suivante, Etienne cache aussi un terrible secret qui le ronge. Les trois amis se séparent peu à peu au gré des aléas de la vie, qui ne ressemble pas du tout à celle de leurs rêves d’enfants, c’est le temps des trahisons, des désillusions et des coups tordus, avant de se retrouver des années plus tard pour écrire un nouveau chapitre de leur histoire avec leurs vies cabossées, mais pas sans espoir.

Le livre alterne les points de vue de la narratrice Virginie et des trois héros, on navigue sans cesse entre le passé et le présent. Les personnages sont attachants et le ton toujours juste. Le roman sonne très vrai, il y a un peu de suspense quant à la disparition de Clothilde, mais on n’est pas dans un thriller, plutôt l’histoire d’une génération, de leurs rêves d’enfants et d’adolescents à leurs déconvenues d’adultes. Mais le livre se termine sur l’espoir d’un renouveau, comme si les héros après avoir connu le meilleur et le pire de l’amitié allaient enfin pouvoir vivre leur vraie vie libérés de leurs chaînes. C’est un très beau livre que je recommande chaleureusement. Toute la palette des émotions, des joies et des peines de la vie y sont peintes avec un grand talent.

Merci à Netgalley et Audiolib pour cette très belle découverte qui vaut largement le détour.

#Trois #NetGalleyFrance

Les survivants, de Jane Harper

Kieran et sa compagne Mia reviennent dans leur village de Tasmanie avec leur bébé, les vacances ne s’annoncent pas très joyeuses car il viennent aider Verity, la mère de Kieran à préparer le déménagement, parce que le père est atteint de la maladie d’Alzheimer et qu’ils doivent quitter leur île pour un centre de soin. Ils sont partis depuis longtemps, entre autre car Kieran n’est pas très populaire dans sa région. Douze ans auparavant, une terrible tempête a ravagé l’île, il était alors un adolescent superficiel qui ne pensait qu’à s’amuser, malheureusement il avait donné rendez-vous à Olivia sa petite amie dans une grotte dont l’accès était interdit et surtout très dangereux à marée haute. Olivia a pu sortir sans encombre et sans que personne ne sache qu’elle se trouvait là, tandis que Kieran s’est retrouvé pris par la marée, Olivia a appelé les secours, en l’occurrence Finn le frère de Kieran et un de ses amis qui ont pris la mer en pleine tempête pour le sauver et se sont noyés. Kieran s’en est sorti, mais depuis, sa famille et une grande partie des habitants le tiennent pour responsable de la catastrophe. Son père estime qu’il avait l’âge de comprendre qu’il ne fallait pas aller dans les grottes par mauvais temps et lui en veut particulièrement. Une jeune fille de douze ans a disparu le jour de la tempête et on n’a jamais retrouvé son corps, seulement son sac à dos rejeté par la mer. Kieran et Mia arrivent donc dans cette ambiance sympathique, ils retrouvent des amis de l’époque sur la plage et font connaissance de Bronte, colocataire d’Olivia et serveuse saisonnière au restaurant du village. Le lendemain matin, on retrouve son corps sur la plage. Chris Renn le policier local et une inspectrice venue de Hobart mènent l’enquête. Chris était un débutant à l’époque de la tempête, on se déchaîne sur le forum du village et les secrets remontent à la surface.

La nature et particulièrement la mer jouent un rôle important dans cette histoire, on y découvre une Australie bien loin des clichés, avec sa mer glaciale, qui pourtant ne décourage pas les habitants. Les paysages de la côte sont superbement décrits, tout comme la puissance de l’eau qui modèle la vie de la région. Le titre est celui d’une sculpture érigée près du lieu d’un naufrage en 1821, ils surveillent la mer et des plongeurs qui visitent l’épave, mais c’est surtout le statut des principaux personnages du roman. Ils ont survécu à la tempête qui a dévasté leur famille et leur vie, toutefois aucun n’arrivent à sortir de la culpabilité et du deuil, les deux grands thèmes de ce livre. Cet aspect est très bien traité et plutôt convaincant.

Ce qui n’est pas le cas de l’aspect polar à mon avis. On a l’impression que l’enquête patine, comme si ce meurtre ne servait qu’à faire ressortir d’un oubli relatif les évènements liés à la tempête, comme la disparition de Gaby. Il y a très peu d’action, le rythme est monotone et assez ennuyant. J’avais entendu le plus grand bien des polars de Jane Harper, mais j’avoue que le premier que je découvre me laisse un avis mitigé,comme Canicule est dans ma pal, je le lirai pour ne pas rester sur cette impression. J’ai eu le sentiment qu’il s’agit surtout d’un roman sur les secrets d’un village, les non-dits, le poids de la culpabilité et des deuils non faits. Le sujet est intéressant en soi, mais je m’attendais à un vrai polar et dans ce sens c’est plutôt une déception. Il faut dire que cette auteure a une grande réputation et que peut-être j’en attendais trop. Un grand merci à Netgalley et aux Editions Calmann-Lévy pour cette découverte.

#Lessurvivants #NetGalleyFrance

La ligne verte (II) de Stephen King

Non, il n’y a pas de suite ou de nouvelle version de ce roman, enfin si une magnifique version audio que j’ai eu la chance d’écouter grâce Audiolib et Netgalley. Je connais ce roman, l’ayant déjà lu au moins deux fois, d’abord, à sa parution en feuilleton chez Librio et de nouveau en un volume il y a quelques années. Je l’ai chroniqué à l’époque. Il s’agit d’une nouvelle chronique sur le même sujet, raison pour laquelle je l’appelle (II), je n’ai pas relu la version précédente pour ne pas être influencé par mon avis du moment et y mettre un regard neuf.

J’aime beaucoup ce livre et j’ai eu envie de le redécouvrir de cette manière, étant très vite devenue accro à ce type de lecture comme je l’ai déjà dit plus d’une fois. Le roman est lu de manière superbe par Jean Philippe Puymartin, les émotions passent encore mieux de cette manière qui rend les personnages si vivants. On a vraiment l’impression d’être avec Paul et de partager sa vie, que ce soit à la maison de retraite ou au bloc E. Tous ces personnages ont une force incroyable.

Paul est dans une maison de retraite et entreprend de raconter ce qu’il a vécu en 1932 en tant que gardien chef de la ligne verte, autrement dit le couloir de la mort, en particulier durant l’été et l’automne de cette année-là et de sa rencontre avec John Caffey, un détenu qui allait changer à jamais le cours de sa vie.

Le récit peut paraître fantastique à certains points de vue, mais il ne faut pas oublier que Paul vient d’un milieu pentecôtiste, comme il le dit à plusieurs reprises. Et je vous assure que ce milieu n’a pas changé depuis le début du vingtième siècle, date de son apparition. On y croit toujours aux miracles et on y vit avec le surnaturel au quotidien, ce qui doit paraître très étrange aux personnes qui ne fréquentent pas du tout ce type d’églises particulières. Caffey est évidemment un personnage christique, un des cauchemars de Paul l’assimile directement à Jésus puisqu’il rêve de la crucifixion avec deux de ses détenus et son ennemi Percy dans le rôle du mauvais brigand. D’ailleurs le prénom du personnage principal n’est peut-être pas choisi au hasard, Paul étant le plus grand apôtre, celui qui a contribué à l’essor du christianisme dans tout l’empire romain.

Cette histoire est aussi un récit de conversion, un chemin de Damas. On est en 1932, en pleine dépression et comme il le souligne dans son récit, à l’époque, la Grande Dépression, ce n’était pas juste deux mots accolés, c’est une misère noire et terrible qui jette les gens sur les routes. Si le filet social est dérisoire aux USA par rapport à l’Europe de nos jours, c’était encore bien pire à l’époque et les plus pauvres sont littéralement morts de faim, comme au Moyen age. Donc Paul a la chance d’avoir un emploi de fonctionnaire et on sent bien tout au long du roman qu’il était épargné par la pauvreté, il est tout à fait conscient que c’est une grande chance. Il a aussi une vision distributive de la justice, il pense que ses pensionnaires iront en enfer, même s’il ne le leur dit pas, comme lors de sa dernière conversation avec le chef indien. En ce temps-là, la peine de mort est une évidence et Paul ne la remet pas en question. Toutefois il est très humain et essaie d’adoucir autant que possible la fin de ses détenus, il traite avec humanité et bonté. Son équipe le suit, sauf Percy le vrai méchant de l’histoire, bien pire que les assassins qu’il garde. Delacroix est l’exemple typique, il a tué et brûlé sept personnes, mais en même temps il est fragile, peureux et s’attache démesurément à sa souris. Tout le monde le traitera bien, sauf Percy, qui montrera toute la cruauté dont il est capable. La vraie révélation pour Paul est John Caffey, ce géant simplet, jugé pour le viol et le meurtre de deux fillettes blanches. Pourtant il a un don de guérison, il réalisera des miracles et Paul prendra conscience de ce que son instinct lui soufflait très fort : John est innocent. Il mènera sa propre enquête qui le lui confirme, mais il n’y a rien à faire. La seule personne qui le sait aussi ne peut pas faire rouvrir le dossier et finalement Paul n’a d’autre choix d’exécuter un innocent, un don de Dieu comme il le dit. Il prend conscience alors qu’il a plus de morts à son actif que le pire de ses pensionnaires et décide de demander sa mutation dans un centre pour jeunes délinquants.

Ce livre est aussi un vibrant plaidoyer contre la peine de mort et souligne les inégalités. Les derniers détenus sont un chef indien, un petit cajun et un Noir simplet. La peine des Blancs est le plus souvent commuée en prison à vie, la perpétuité étant réelle aux USA, on peut toutefois se demander ce qui est le moins cruel, mais n’oublions pas que la justice américaine ne fait pas de quartier. Même si l’enquêteur comprend aussi que John est innocent finalement, personne ne va se mouiller pour sauver un Noir dans le sud en 1932, et on sait bien que cette communauté a été particulièrement victime de ces dénis de justice.

On pourrait encore en dire beaucoup sur ce magnifique roman, mais je m’arrêterai là. Un grand merci à Netgalley et Audiolib pour leur confiance.

#Laligneverte #NetGalleyFrance

La femme du boulanger, de Marcel Pagnol

Je n’avais plus ouvert de livres de Pagnol depuis mon adolescence et j’ai découvert, ou redécouvert, je ne sais plus, celui-ci à l’occasion d’un challenge sur notre forum. A l’époque j’aimais ces romans, mais il ne m’ont pas laissé grand souvenir. Il s’agit ici d’un conte de Giono, autre auteur que j’appréciais dans ma jeunesse et que j’ai passablement oublié, Pagnol l’a retranscrit en pièce de théâtre.

Un nouveau boulanger s’installe dans un petit village de Provence dans lequel une moitié de la population est brouillée avec l’autre moitié, le plus souvent sans savoir pourquoi, parce que déjà leurs grands parents étaient fâchés et nul n’en connaissait la raison. Aimable est très fier de la beauté de sa femme et plutôt naïf. Un des bergers du marquis succombe rapidement à son charme et tous les deux s’enfuient. Le boulanger refuse de faire du pain tant qu’elle n’est pas revenue, aussi le marquis organise-t’il une battue pour la retrouver en mobilisant tous les hommes du village.

Ce voyage dans le temps et l’espace est vraiment délicieux, les personnages sont truculents, à la fois rusés et naïfs. Les répliques sont pleines d’humour, surtout quand les habitants se disputent. Un personnage s’en prend à son voisin car l’ombre de ses ormes empêche ses épinards géants de se développer plus que du cresson, leur dialogue est vraiment savoureux, tout comme celui entre le curé et l’instituteur, tout jeunes mais déjà complètement butés. Les femmes qui se disent vertueuses ne sont pas en reste vis à vis de la boulangère.

C’est surtout une très belle histoire d’amour et de pardon, Aimable saura reconquérir sa femme par sa tendresse, même s’il utilise la chatte Pomponnette pour dire ce qu’il pense vraiment. Aurélie n’aura pas de peine à choisir entre son mari aimant et son amant bien lâche qui l’a vite abandonnée lorsque le curé est venu lui faire la morale. Les villageois sont pieux mais pas réfléchis pour un sou et finalement le berger a peur d’avoir commis un péché.

Ce petit roman nous plonge avec délice dans la Provence d’il y a un siècle et c’est vraiment très dépaysant, une lecture détente parfaite pour se sentir en vacances cet été, même si on a encore bien peu d’occasion de voyager vraiment. Une belle histoire pleine d’humanité, de soleil et de tendresse.





L’exil et le royaume d’Albert Camus

Je continue ma relecture de l’oeuvre de Camus, si La chute est un de mes livres de chevet, je n’avais plus ouvert ce recueil de nouvelles depuis le lycée, il y a quatre décennies. Je me souvenais assez bien de quatre des nouvelles, pas forcément des détails, mais du sens général et de leur chute, en particulier Jonas, la femme adultère et la pierre qui pousse. Mais j’avais totalement oublié deux d’entre elles, L’hôte et Les muets, j’ai vraiment eu l’impression de découvrir de nouveaux textes, c’est peut-être la raison pour laquelle ce sont eux qui m’ont le plus touchée.

Ces textes nous parlent d’exil, évidemment, le plus souvent il s’agit d’un exil intérieur, sauf pour La pierre qui pousse, où un ingénieur français fuit un drame et part travailler au fin fond du Brésil. Déjà à l’époque je n’avais ni aimé, ni compris cette nouvelle et le passage du temps n’y a pas changé grand chose. Le héros participe de manière symbolique à la promesse du coq en l’aidant à porter la pierre, mais pourquoi la ramener chez lui et pas à l’église comme prévu ? Il faut peut-être y voir une action anticléricale, mais il y a sûrement quelque chose de plus subtile qui m’échappe. Camus veut peut être dire que Dieu a abandonné les hommes et que rien ne les oblige à tenir une promesse qu’ils lui ont faite dans un moment de détresse. Le héros y voit aussi l’occasion de terminer sa propre histoire.

La femme adultère ne peut que nous toucher, même si les circonstances du texte nous sont devenues complètement étrangères puisqu’il s’agit de Français qui vivaient en Algérie juste après la guerre. Janine se sent exilée à la fois dans son couple et dans cet environnement dont elle pressent l’hostilité. Son couple tient par l’habitude et la peur de la solitude, mais l’amour l’a déserté depuis longtemps, qui ne se reconnaît pas dans ce portrait ? Elle saura communier avec la nature pourtant hostile du désert, sans qu’on sache de ce qu’il adviendra de ce moment intense, prise de conscience ou extase momentanée ?

Un des thèmes importants et toujours actuel de ce recueil est l’impossibilité de communiquer et de se comprendre. Le patron des muets ne saura renouer le lien avec ses ouvriers. Chacun est sûr de son bon droit, les ouvriers refusent d’enterrer la hache de guerre, le patron affirme qu’il est impossible de les augmenter vu les circonstances économiques. Le drame personnel du patron ne permettra pas aux opposés de se rejoindre, même si cela fait réfléchir le héros sur la précarité de la vie. Cette nouvelle est très actuelle, à l’heure des licenciements collectifs et de la crise économique, toutefois il ne semble plus y avoir autant d’humanité dans les conflits sociaux. Les patrons actuels sont rarement des gens que l’on connaît et qui ont grandi dans l’entreprise, on est au temps du capital anonyme et plus aucun lien ne subsiste entre dirigeants et salariés, du moins pas du vrai lien. La non communication est encore plus flagrante dans L’hôte, l’instituteur offre la liberté au prisonnier dont on lui a confié la garde, il le libère en lui donnant le choix de son destin, mais l’homme refuse ce don, il décide de se constituer prisonnier. Le geste du héros n’est pas compris et les Arabes veulent le tuer. Il respecte la liberté du prisonnier, même si celui-ci ne l’assume pas, sans doute la peur de la liberté, un thème cher à l’existentialisme.

Ces nouvelles ont été publiées en 1957, en pleine guerre d’Algérie et on le ressent dans certains de ces textes. Ils nous parlent de la fin d’un monde, duquel les personnages seront bientôt exilés. J’aime moins ces nouvelles que les romans, mais on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle Camus sait manier différents styles.